Monde

Des crimes historiques sont enfin reconnus

Les Nations unies définissent le génocide comme étant une série d’actes, comprenant l’assassinat, commis avec l’intention de détruire en tout ou en partie un groupe national, ethnique, racial ou religieux Photo: Marco Di Lauro/Getty Images

Depuis plusieurs années, divers pays européens reconnaissent des génocides et des actions passées qui ont coûté la vie à des milliers de personnes innocentes. Métro explore la situation et tente de savoir à quoi il faut s’attendre dans les années à venir.

L’Allemagne a récemment reconnu officiellement qu’elle a commis un génocide pendant son occupation de la Namibie. Les excuses, attendues depuis longtemps, du ministre des Affaires étrangères Heiko Maas ont été suivies par l’annonce d’une aide financière totalisant plus de 1,34 G$, à payer au cours des 30 prochaines années pour des projets d’infrastructures, de santé et de formation. Le tout au profit des communautés touchées par le génocide.

Au Canada, le gouvernement fédéral a pris plusieurs mesures visant la réconciliation avec les peuples autochtones ces dernières années. Le premier ministre Justin Trudeau a notamment reconnu que le traitement de ces peuples par le gouvernement fédéral constitue un génocide.

Cet été, il a enfin débloqué des fonds pour les fouilles sur les sites des anciens pensionnats. Diverses fouilles entamées avant et après l’annonce ont trouvé les restes de plusieurs centaines d’enfants autochtones morts dans les pensionnats.

Le Québec a aussi entamé certaines démarches, notamment avec le projet de loi 79. Le gouvernement de François Legault refuse toutefois d’utiliser le terme «racisme systémique».

Selon certains experts, plusieurs facteurs peuvent expliquer le phénomène de reconnaissance des crimes du passé.

«Les publics internes de ces pays se trouvent peut-être dans un processus d’illumination sociale, en réponse à la montée de la droite populiste. Cette montée force un peu d’introspection. Également, les mécanismes de justice internationaux ont levé le voile sur des faits assez honteux. Par exemple, le rôle de l’État français dans le génocide au Rwanda», affirme Maung Zarni, membre du comité consultatif de l’organisme Genocide Watch.

Établi au Myanmar, M. Zarni est aussi chargé de recherche au Centre de documentation sur le génocide de l’Institut Sleuk Rith, au Cambodge.

Les excuses de l’Allemagne ne sont pas passées inaperçues. Certains critiques ont affirmé que c’était trop peu trop tard. Des militants ont avancé que l’aide promise était insuffisante pour remédier aux souffrances infligées par l’Allemagne.

L’annonce médiatique était aussi organisée de telle sorte que l’État n’a pas reconnu sa culpabilité sur le plan strictement légal. Ainsi, les sommes promises ne sont pas des «réparations», un terme qui a été jusqu’ici «un point d’achoppement massif», affirme Alexander Hinton, directeur du Centre pour les études sur le génocide et les droits humains et professeur au Département d’anthropologie et d’affaires mondiales de l’Université Rutgers, aux États-Unis.

M. Hinton est aussi auteur du livre Ça peut se produire ici: le pouvoir blanc et la menace accrue d’un génocide.

«Certains pays craignent qu’ils soient légalement obligés de verser des sommes énormes s’ils reconnaissent leurs crimes du passé. C’est une des raisons fondamentales pour lesquelles le gouvernement turc continue de nier le génocide arménien. Mais il semble y avoir un momentum pour la reconnaissance de crimes historiques, et pas seulement en Europe. On verra bien si une “cascade de réparations” s’ensuit», dit-il.

L’idée des réparations circule depuis des décennies dans le contexte afro-américain. Mais cette campagne a repris de plus belle depuis le meurtre de George Floyd et la reprise du mouvement Black Lives Matter. Des manifestations ont eu lieu à travers le monde, y compris au Québec, réclamant l’admission de crimes historiques.

«Le mouvement mondial Black Lives Matter a déclenché un phénomène de honte et de remords collectifs dans les publics blancs ou autrement dominants. Ce qui crée un climat psychologique de masse qui est propice à l’admission de culpabilité concernant les crimes historiques.»

«Cet événement continue de faire des vagues. Et, étant donné que les différents courants réclamant la reconnaissance, les excuses et les réparations sont là depuis un bon moment et ne sont pas près de se dissiper, je m’attends à ce que ce débat-là se poursuive. Surtout étant donné l’environnement de politique identitaire, la menace de l’extrême-droite et les guerres culturelles. Si je devais parier, je miserait sur l’idée qu’on est, au minimum, dans une vague d’intérêt qui pourrait grossir et amener une cascade de réparations», affirme M. Hinton.

Maung Zarni, pour sa part, croit qu’on doit s’attendre à ce que les États d’Europe et d’ailleurs continuent de nier les crimes et génocides présents et passés et refusent leur responsabilité collective.

«Il n’y a aucun principe moral ou éthique qui guide ou dicte les comportements des deux organisations humaines les plus puissantes de la planète, soit les corporations et les États-nations. Si vous tuez une seule personne, c’est un homicide et vous serez tenu responsable dans n’importe quel système légal. Mais les corporations et les États-nations commettent des crimes à grande échelle – comme des invasions, des pillages planétaires qui forcent l’exode de millions de réfugiés, ou la collaboration avec des régimes génocidaires à travers le monde pour des profits – et ils s’en tirent indemnes », dit-il.

Un long combat

Quels génocides n’ont pas encore été reconnus?

Maung Zarni, membre du comité consultatif de l’organisme Genocide Watch et chargé de recherche au Centre de documentation sur le génocide de l’Institut Sleuk Rith, au Cambodge, explique à Métro.    

«Il y a deux catégories de génocides.

1) Ceux qui ont eu lieu après que le génocide comme phénomène – c’est-à-dire les actes et les processus systématiques et organisés de destruction et d’assassinat de populations ayant une identité de groupe distincte – ait été déclaré un crime international en décembre 1948;

2) Ceux qui ont eu lieu avant que le génocide ne soit interdit comme crime contre l’humanité, ce qui comprend les génocides commis à travers l’Asie par le régime fasciste du Japon, en Europe par le régime fasciste d’Italie et l’Allemagne nazie avant la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1945.

Légalement, il y a trop peu de génocides reconnus comme tels par les Nations unies et les organismes internationaux comme la Cour internationale de justice et la Cour pénale internationale ou n’importe quel tribunal international ad hoc.

Le génocide du Pakistan de l’Ouest contre le Pakistan de l’Est en 1971, basé sur l’identité linguistique et nationale du second, n’est pas encore reconnu. Les génocides en Indonésie en 1965, perpétrés contre les personnes étiquetées communistes ou Chinois, ne sont pas non plus reconnus ni par l’État indonésien ni par les Nations unies. Le génocide au Cambodge a été reconnu seulement 40 ans après les faits. La Turquie refuse toujours de reconnaître son passé génocidaire contre les Arméniens en 1915.

Les États blancs coloniaux comme les États-Unis, le Canada et l’Australie n’ont pas non plus reconnu officiellement leurs origines génocidaires. Il y a plein de pays d’Amérique latine où les génocides n’ont pas non plus été reconnus. Les Tamouls ont souffert d’un génocide en temps de guerre comme en temps de paix aux mains de l’État bouddhiste ethnocratique du Sri Lanka, et ça n’a pas non plus été reconnu. La persécution des Ouïghours en Chine et celle des Rohingya au Myanmar sont toujours en cours et les Nations unis refusent d’appeler un chat, un chat.

Avec la collaboration d’Olivier Robichaud


Quatre questions à…

Adam Hochschild, auteur, journaliste et conférencier à l’École de journalisme de l’Université de Californie Berkeley

Pourquoi on parle si peu de réparations?

Parce que le mot «réparation» implique qu’il y a eu un crime. Et cela ouvre la porte à d’autres demandes et à des poursuites de la part de gens dont les ancêtres ont été victimes de ces crimes. Mais il y a bel et bien eu commission de crimes, comme le génocide perpétré par les Allemands en Namibie. Et aussi parce qu’aucun pays, nulle part, n’a vraiment envie de confronter les périodes difficiles, douloureuses et gênantes de son histoire. Ils le font seulement s’ils y sont poussés, généralement par les descendants des victimes. Cette notion s’applique à la question de l’esclavage aux États-Unis, aux décès et les vols dans le Congo belge ou encore ailleurs.

Est-ce que les réparations sont la réponse appropriée ou y a-t-il d’autres avenues?

Les réparations sont seulement une partie de la réponse. Ce qui est plus important, je crois, est de changer le système économique mondial afin de bénéficier les pays les plus pauvres plutôt que les multinationales.

Comment la question des réparations est-elle liée au mouvement Black Lives Matter?

Je suis fasciné et encouragé par l’attrait transnational de ces considérations. La vidéo de George Floyd a eu un effet énorme. Et regardez les statues: les gens réclamaient le retrait des statues des généraux confédérés aux États-Unis, des marchands d’esclaves au Royaume-Uni, du roi Léopold II en Belgique, de Cecil Rhodes en Afrique du Sud. Tous ces mouvements étaient au courant des autres et s’inspiraient les uns des autres.

À quoi doit-on s’attendre à l’avenir?

Je crois que la tendance vers la reconnaissance de ces injustices historiques continuera et s’étendra. On a déjà vu de grands changements dans les 50 dernières années dans la façon dont on parle de l’esclavage dans les écoles américaines, par exemple. Certaines régions conservatrices y résistent encore, mais le phénomène existe quand même.

Articles récents du même sujet