De la drogue, des tueurs et des fraudes bancaires sont à vendre sur «l’autre internet», mais ces marchés en ligne seraient-ils en train de glisser vers une zone de guerre? Entrevue exclusive avec un seigneur de la drogue en ligne.
«Nous sommes attaqués une fois de plus. Cette fois, les forums sont également touchés. L’accès est intermittent et, avec de la chance, quelques-uns d’entre vous pourront lire ceci.» – Dread Pirate Roberts
Cette alerte a été écrite par le fondateur de la Route de la Soie (Silk Road), le plus grand marché de drogue en ligne du monde. Le message a secoué tout le côté sombre du web et les forums transpiraient l’inquiétude. «J’ai 2 800 $ là-dedans en ce moment», dit un utilisateur. Ailleurs, une longue discussion portait sur la façon de trouver et de tuer un des agresseurs.
La Route de la Soie est une grosse entreprise : plus de 2 M$ y circulent chaque mois. Elle est la tête d’affiche du côté sombre du web, un réseau de pages illicites qui existent parallèlement au web régulier, dit «propre». Semblable au fonctionnement de eBay, la Route de la Soie est un marché mondial qui met en contact les acheteurs et les vendeurs, et qui regroupe plus de 7 000 drogues, dont des hallucinogènes expérimentaux et de la marijuana «Super Skunk». Commode, de qualité et sécuritaire – le tout en quelques clics.
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Mais les attaques se sont accentuées au cours des derniers mois, et on soupçonne les autorités, les pirates informatiques et les nouveaux compétiteurs qui ont profité des problèmes du site d’en être responsables. Le marché Atlantis a des prix plus bas que ceux de la Route de la Soie et fait des offres à ses vendeurs vedettes. Le site Black Market Reloaded, quant à lui, voit passer 400 000 $ par mois sur son site en usant d’un modèle différent : tout est possible. Des fusils d’assaut, des coordonnées bancaires privées et des contrats de tueurs, tout est disponible avec le bon montant d’argent (10 000 $).
«Nous avons vu les problèmes de la Route de la Soie et nous avons saisi l’occasion de créer un nouveau marché», confie Vladimir, le fondateur d’Atlantis. Il s’est entretenu avec MWN via une conversation en ligne cryptée, au cours de laquelle il a nié avoir participé aux attaques informatiques contre la Route de la Soie. «Nous voulons offrir une interface moderne pour les vendeurs et les acheteurs, et nous voulons les faire profiter d’une meilleure expérience.»
La demande existe pour soutenir la croissance du marché. L’enquête Global Drug Survey 2013 a conclu que 20 % des acquéreurs achètent en ligne, puisque «l’autre internet» rend les drogues plus accessibles que jamais. «Les utilisateurs sont généralement des professionnels de 20 à 40 ans qui sont relativement technophiles et qui sont de toutes origines», dit Eileen Ormsby, auteure du blogue All Things Vice (Tous les vices).
Glenn Watkins, un utilisateur, explique l’avantage : «On se connecte à l’élite qui a les meilleurs produits, et les utilisateurs en font une vraie communauté. Dans un forum, ils testent tous les types de LSD pour déterminer le meilleur. Une fois, je n’ai pas été très satisfait avec mon produit, et le jour suivant, on m’a envoyé le double de la quantité gratuitement.»
Malgré tout, le système n’est pas sans faille. Le plus grand vendeur d’héroïne sur la Route de la Soie, à qui on accorde une grande confiance, a escroqué plus de 250 000 $ l’an dernier, alors que des portefeuilles virtuels ont été vidés.
La plupart des utilisateurs s’inquiètent peu de la police, puisqu’ils bénéficient d’un double cryptage : le site internet est hébergé par l’introuvable navigateur Tor et utilise des bitcoins, une monnaie virtuelle dont on ne peut identifier l’origine. Le FBI et le Serious Organized Crime Agency, du Royaume-Uni, ont fait part de leur inquiétude face à l’impossibilité d’atteindre ces réseaux.
L’anonymat ne rend pas seulement service aux criminels : des militants des révolutions du Printemps arabe ont utilisé Tor pour éviter d’être repérés par le régime. C’est aussi un outil courant pour les journalistes qui échangent avec des sources. «Tor est utilisé par plus de 500 000 personnes par jour et nous n’avons aucune idée de leurs activités, explique Runa Sandvik, développeur de sécurité pour Tor. Je n’arrive même pas à imaginer que les autorités puissent un jour pénétrer le navigateur.»
Plusieurs de ces sombres sites internet opèrent sous des principes «anarcho-libertariens», qui abondent dans le même sens que WikiLeaks et Anonymous, c’est à dire en rejetant la «tyrannie du gouvernement». Jusqu’à maintenant, les forces de l’ordre ont été déjouées, laissant les usagers se méfier les uns des autres.
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La Route de la Soie. La police australienne procède à la première arrestation
En février dernier, l’Australien Paul Leslie Howard est devenu le premier utilisateur de la Route de la Soie a être arrêté.
La police aurait été alertée par le nombre de paquets suspects livrés à son adresse. L’ancien videur de bar a été condamné pour trafic de drogue, incluant de la MDMA et de la cocaïne. Il fait face à 25 ans de prison.
La police australienne a salué la condamnation et l’a qualifiée de percée importante contre la Route de la Soie, qui est sous enquête.
En 2012, le FBI avait qualifié le fameux marché de «cible majeure», après que le sénateur Charles Schumer eut demandé que «le marché noir en ligne ferme ses portes immédiatement».
La police australienne a effectué la saisie de 47 g de méthamphétine, de 14,5 g de cocaïne et de deux téléphones portables au domicile d’Howard. C’est grâce à l’analyse de 20 000 messages-textes que les policiers ont pu rassembler les preuves nécessaires à l’inculpation de l’utilisateur.
Depuis, la police australienne a procédé à plusieurs autres arrestations, mais peu d’utilisateurs ont été accusés, faute de preuves.
«Les criminels essaient d’exploiter les failles des réseaux internationaux.» – Peter Sykora, de la police fédérale australienne, qui estime que les autorités sont prêtes à intercepter la criminalité sur la Toile.
Questions et réponses avec Vladimir et Loera, les fondateurs d’Atlantis
Quelles sont vos ambitions pour Atlantis?
Vladimir : Je veux que le site soit un leader mondial des marchés libres. Nous visons à élargir en permanence notre infrastructure pour la rendre facile à utiliser et riche en fonctionnalités. Nous nous efforçons d’écouter nos utilisateurs et de mettre en œuvre des fonctionnalités basées sur leurs opinions.
Quelles sont vos valeurs?
Vladimir : Nous aimons la philosophie du marché libre, donc nous admettons la majorité des articles. Par contre, nous n’en acceptons pas qui peuvent causer du dommage physique pour les autres ou qui vont à l’encontre de ce qui est socialement acceptable. Donc, nous ne permettons pas la vente d’armes, les services d’assassins et la pédophilie. Pour ce qui est des substances psychoactives, nous croyons que chaque personne doit pouvoir choisir ce qui est bon pour elle.
Loera : Notre idéologie est de simplement donner les pleins pouvoirs aux gens : ils ont le contrôle sur leur vie et prennent des décisions matures sur ce qu’ils veulent faire avec leur propre corps.
Selon vous, comment la bataille avec la police va-t-elle se développer?
Loera : Je crois que les forces de l’ordre n’ont pas la réponse non plus. Jusqu’à maintenant, toutes leurs tentatives ont échoué. Peut-être qu’il est temps qu’elles revoient leur conception des drogues. Si la police fait des progrès, les personnes qui se tiennent debout pour la liberté en font autant. C’est le jeu du chat et de la souris.
