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Le ton en boîte

Le ton en boîte

Luc Ferrandez est parti. Parti en emportant avec lui son image anti bagnole et sa perception pour le moins singulière de la démocratie. Or, maintenant que Luc Ferrandez s’est retiré dans ses terres et ses affaires, on louange ses idées comme jamais. C’est toujours comme ça quand les gens s’en vont. De Robert Bourassa à Al Gore, l’histoire s’est répétée : c’est essentiellement après leur passage en politique qu’ils ont enfin eu droit à un minimum de respect. J’en appelle aux experts en psychologie des masses pour m’expliquer pourquoi nous sommes ainsi faits.

Vrai que Ferrandez pouvait avoir de bonnes idées. La sécurité des enfants et des piétons, son choix de l’humain avant tout, la réduction draconienne des sources de pollution, y’a comme pas grand-chose à contester là-dedans. Même si au final, les familles et les aînés auront paradoxalement été les grands laissés pour compte dans sa vision pour le moins fantaisiste de la réalité. Vous essaierez, vous, d’aller faire votre marché en vélo ou à pied en plein hiver à – 35 °C…

S’il avait voulu, s’il n’avait pas systématiquement eu recours à ce ton qui a toujours été le sien, il aurait pu faire avancer ses dossiers encore bien plus loin. Son fameux ton : baveux, agressant, jamais très engageant. Dans toute sa détermination, ce fut, hélas, son grand problème : le ton. Le ton du « crois ou crève » et du « si t’es pas content, va-t’en ». Tu ne peux pas agir comme ça quand on t’a élu démocratiquement. T’as juste pas le droit d’être aussi intransigeant.

On dit que la réussite en politique tient de la maîtrise de l’art du compromis. Pour Luc Ferrandez, clairement pas très doué pour le palabre et la négociation, le mot compromis semblait vouloir rimer avec recul. Dommage. S’il avait passé plus de temps à expliquer ses projets et à convaincre les sceptiques, son travail aurait eu beaucoup plus d’impact à court, moyen et long termes. Ses partisans invoqueront l’urgence de tout faire tout de suite pour justifier son attitude « bulldozante », il en demeure qu’au bout du compte, le potentiel de son œuvre restera méconnu pour la plupart d’entre nous. Tout ça par sa faute. Si ses mesures – si souvent radicales – avaient été présentées comme des avancées nécessaires plutôt que des sanctions mesquines, les choses auraient peut-être tourné autrement. Pour lui et pour nous. On ne le saura jamais.

À sa fiche négative, on ajoutera sa conception parfaitement erronée de l’autosuffisance du Plateau qui aurait dû, selon lui bien sûr, garantir la rentabilité des différents commerces de l’arrondissement. Ce fut là une vision de l’esprit ridicule qui aura contribué à l’effondrement de nombreuses petites boutiques du coin. J’insiste sur le mot « contribuer » parce qu’il serait malhonnête de faire porter à Luc Ferrandez l’unique responsabilité de cette pénible agonie commerciale. La transformation du commerce au détail et l’explosion de services en ligne comme celui d’Amazon y sont sûrement pour beaucoup. Sauf que, quand un maire lance à tout bout de champ que les marchands locaux n’ont pas besoin de la clientèle venue d’ailleurs, j’ose à peine imaginer la couleur de l’humeur de celui qui vient d’envoyer son chèque de taxe d’affaires à l’hôtel de ville.

Parti en pause, Luc Ferrandez a déjà annoncé son éventuel retour en politique. Quand, comme il le dit, «il y aura un grand besoin de leader autoritaire progressiste». Voilà qui promet.

Qu’est-ce qu’on disait, déjà? Le ton, mes amis. Le ton…

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Parlant de ton, vous avez vu la dernière vidéo de la députée Catherine Dorion de Québec Solidaire? Des jurons, des gros mots, du tutoiement gros comme le bras… Elle dira qu’elle fait usage d’un ton affirmé. Moi, quand j’écoute ses mises en demeure, j’ai plutôt l’impression d’entendre le discours d’une femme qui fait de l’intimidation. Et l’intimidation, sous toutes ses formes, est inacceptable. Point.

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Vu: la pièce La nuit où Laurier Gaudreault s’est réveillé, de Michel Marc Bouchard, montée par Serge Denoncourt et présentée en supplémentaires au TNM jusqu’au 15 juin. En un mot: glacial. Glacial au point de s’y infliger la plus cruelle des brûlures.

Autour du cadavre refroidi, dans l’éclairage cru d’une salle d’autopsie, des personnages se consument au fur et à mesure alors qu’ils livrent un récit mis au fond du congélateur depuis très longtemps.

Un texte fort, une direction impeccable, une distribution sans faiblesse, ce spectacle est tout simplement brillant. Un beau coup du TNM pour clôturer la saison.

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La semaine du 13 mai 2019 en aura été une particulière pour l’avancement de la femme dans notre petit monde.

Des lois anti avortement ont été adoptées en Alabama et au Missouri. D’autres États devraient faire pareil sous peu.

Et dans un autre ordre d’idées, le Groupe V Média a annoncé qu’il lancera cet automne une nouvelle chaîne de télévision spécialisée s’adressant prioritairement aux femmes actives de 25 à 54 ans. Voici des extraits du communiqué: (cette chaîne) «offrira des séries et des films à découvrir ou à revoir, faciles à regarder et qui suscitent passion et émotions fortes. Notons également que de nombreux films viendront garnir la programmation, des primeurs aux plus grands classiques, en passant par plusieurs téléfilms tirés du catalogue de Hallmark et dérivés des romans Harlequin.»

Tant de chemin parcouru pour en arriver à ça.

Pincez-moi, quelqu’un…