La bise

Le petit camion qui fait plaisir

Le petit camion qui fait plaisir

Rond de jambe et mains jazz. Avez-vous entraperçu les guillerets employés de villes et villages, les bras chargés de paillis, de pousses et de mascara qui redonne son regard torve et mystérieux aux platebandes des parcs et aménagements paysagers? Quelle fantastique période de l’année que celle où tout renaît, où la jonquille émerge en toute splendeur et grâce d’un vieux tas de feuilles brunes où semblait sommeiller un kraken. Où ce petit arbre planté l’automne dernier dévoile ses toutes premières feuilles, timides de s’exhiber le cuisseau pour la toute première fois, au rythme des balais automatisés qui nettoient les rues de leur grenaille et vieux bas de nylon garrochés sur le trottoir en pleine extase du décompte du jour de l’An.

Hier, c’était le tour du très petit camion tirant un immense réservoir d’eau; vous savez, celui qui arpente les trottoirs pour les asperger d’un puissant jet et les démaquiller de leur vieille poussière grise de 87. Le petit camion qui fait plaisir. D’une part, parce qu’à son passage, tout redevient joli. Mais surtout parce qu’il est presque impossible de ne pas entendre une trame sonore de carrousel quand il passe, si petit et dandinet, avec ses petites roues jouet et sa belle couleur jaune qui met la table pour qu’à tout moment, une main géante de garçonnet sorte d’entre les bâtisses pour l’attraper et retourner jouer dans le carré de sable.

Tombera-t-il-tu? Tombera-t-il-tu pas? Le suspense érectile. Mon voisin d’en face a même sorti sa petite chaise de camping sur sa pelouse pour pouvoir assister au spectacle dans le confort le plus complet.

Eh bien hier, fait divers fort saisissant, le petit camion jaune à la grosse bouteille d’eau s’est mis dans le pétrin sur le trottoir de ma rue. Après avoir tenté de contourner un vélo presque aussi gros que lui, cadenassé à un poteau, le petit camion surchargé a semi­-versé sur le côté, en plein virage, en équilibre sur deux roues pour la vie (sans la bienveillance de Josélito). La musique de carrousel s’est arrêtée sec, cédant sa trame au silence de la plus haute solitude du jeune homme à son volant, catastrophé. La totale boulette. Puis, comme tulipes printanières, les passants se sont massés, certains de l’autre côté de la rue, pour «wérer» la scène. La commenter avec appétit. Ricaner, puis attendre la suite. LE GRAND VERSAGE SU’L CÔTÉ. Tombera-t-il-tu? Tombera-t-il-tu pas? Le suspense érectile. Un divertissement gratisse. Mon voisin d’en face a même sorti sa petite chaise de camping sur sa pelouse pour pouvoir assister au spectacle dans le confort le plus complet.

Rien n’égale l’échec d’autrui pour passer une belle veillée. Je repassai un peu plus tard avec le chien pour apercevoir le pauvre garçon qui, n’ayant pas réussi à se sortir de son sale pétrin-spectale, avait dû, penaud pour dix, faire appel à ses collègues, qui vinrent le secourir à l’aide D’UNE DISCRÈTE GRUE DE 10 MÈTRES. Les étoiles dans les yeux du public toujours transi, je vous dis pas.

Des passants qui, à aucun moment, ne sont venus en aide au jeune homme catastrophé, préférant le confort de leur loge pour savourer le naufrage. Pour spéculer sur son renvoi. Sur les manœuvres qu’ils auraient faites, eux.

Les petits bonheurs de la vie. Croquez. CROQUEZ VITE avant que l’hiver ne les rensevelisse.

La bise.

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