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05:00 28 octobre 2020 | mise à jour le: 27 octobre 2020 à 22:43 temps de lecture: 3 minutes

Ces mots-grenades dans mes mains sont-ils des armes ou des fruits?

Ces mots-grenades dans mes mains sont-ils des armes ou des fruits?

Un professeur se pose la question de la pertinence de l’utilisation du mot «en N».

«Ce clin d’œil au roman de Dany Laferrière n’est pas une plaisanterie, mais la question sérieuse que pourraient se poser les personnes non racisées qui enseignent au sein des institutions d’enseignement supérieur au Québec quand vient le temps d’aborder certains sujets.

Cette question, je me la pose d’autant plus que, personne blanche comme plus de 94% des professeur.es des cégeps, j’enseigne des œuvres littéraires qui thématisent les phénomènes d’oppression comme le colonialisme et le racisme.

Dans les cégeps et les universités où les dynamiques de pouvoir les favorisent, les personnes non racisées ont entre leurs mains toutes sortes de mots dont plusieurs pourraient ressembler à des fruits.

La situation actuelle, c’est qu’il est de moins en moins possible d’ignorer que certaines grenades sont des armes qui ont le pouvoir de blesser, d’offenser des personnes meurtries par l’histoire et la vie de tous les jours.

La présente controverse pourrait être l’occasion de rappeler que ce qui vient avec l’usage de la parole que nous octroient certaines fonctions, c’est un sens de la responsabilité et que la plus belle façon d’incarner cette responsabilité, c’est d’agir de façon à ce que ses comportements ne soient pas l’affirmation de son droit de manipuler des armes à sa guise, mais la confirmation en acte du sens de l’autre, du souci de l’autre que l’on pourrait faire de nouveau souffrir, même malgré soi.

En ce moment, bien des voix font entendre une réaction braquée, brandissant la liberté d’expression pour pourfendre une «culture de censure» ou «l’hypersensibilité» contemporaine. D’autres sont bouleversés d’apprendre que ce fruit n’en est pas un et que les grenades ont longtemps explosé sans faire de bruit, sans qu’on ne le sache parce qu’on n’a jamais vécu dans sa chair cette violence.

Maintenant, tout le monde est au courant. Et les personnes du groupe ethnoculturel majoritaire qui sont peut-être momentanément ébranlées d’apprendre qu’elles sont appelées à changer certains comportements mais qui consentent à écouter ce qu’ont à dire leurs contemporain.es les plus défavorisé.es, eh bien ces personnes, quand elles contribueront à rendre plus réel encore le respect de la dignité de tou.tes, pourront alors devenir des armes chargées d’avenir.»

Martin Jalbert, Département de Lettres, cégep Marie-Victorin, Montréal

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