Carla Beauvais

Payer nos enfants pour apprendre

Payer nos enfants pour apprendre
Photo: Carla Beauvais

Avec la rentrée scolaire qui arrive à grands pas, une nouvelle a capté mon attention. L’organisme My Voice Matters a fait le pari de donner le goût de la lecture aux enfants défavorisés en les rémunérant 14 $ de l’heure au moyen de son initiative de «gangs» de lecture.

Ma première réaction, je vais être franche, a été de remettre en question le message sous-jacent véhiculé par l’instigateur du projet, Thierry Lindor. Même après lui avoir parlé et compris l’incidence ainsi que les retombées positives de son projet sur les enfants qui y participent, une question persiste: quel message envoie-t-on à nos enfants quand on monnaie leur éducation pour susciter leur intérêt? Avons-nous échoué en tant que société à un point tel qu’on est rendu à payer notre progéniture pour qu’elle s’intéresse à la lecture ou à d’autres matières essentielles à son développement?

La lecture a toujours fait partie de mon univers. C’est grâce à la lecture que j’ai développé mon amour des mots et de l’écriture. On ne m’a jamais payé un centime pour lire un livre.

Je suis consciente que les jeunes d’aujourd’hui évoluent dans un tout autre univers. C’est vrai, il y a 30 ans, je n’avais peut-être pas grand-chose d’autre à faire pour me divertir, alors un livre était sans doute mon option la plus valable. Avec toutes les nouvelles technologies, insuffler l’amour de la lecture et surtout transmettre ses bienfaits peut être un grand défi pour les parents à court de temps et d’énergie.

Est-ce la bonne méthode pour leur communiquer l’importance de l’éducation et les intéresser sincèrement au plaisir de découvrir l’immensité du savoir qui se trouve dans un livre? – Carla Beauvais

Mon père me disait souvent que me donner une bonne éducation valait mieux que me donner de l’argent. D’un côté, je me questionne sur ma propre éducation, qui a été très sévère. Pour mes parents, l’éducation était sacrée. C’était une obligation. Je n’avais pas le loisir d’échouer, d’aimer ou ne pas aimer.

Je fais partie d’une génération qui a connu les punitions corporelles pour discipline. De l’autre côté, je suis face à cette initiative qui offre à des jeunes de familles modestes de l’argent pour leur donner le goût de la lecture. Et je me dis qu’il y a un méchant gros fossé entre ces deux spectres.

Le projet de «gangs» de lecture a pour mission de favoriser l’acquisition de compétences transversales à travers la lecture. Les jeunes qui fréquentent ces clubs de lecture pourront développer leurs capacités de lecture, certes, mais également leurs aptitudes de réflexion critique et oratoires. Tout ça est louable et important, dans une société où la maîtrise de la parole et des mots est un pouvoir réel.

Nelson Mandela disait : «L’éducation est l’arme la plus puissante qu’on peut utiliser pour changer le monde», et ça me ramène encore à cette idée de payer nos enfants pour apprendre, comme on les paie pour faire le ménage de leur chambre ou tondre le gazon.

Est-ce la bonne méthode pour leur communiquer l’importance de l’éducation et les intéresser sincèrement au plaisir de découvrir l’immensité du savoir qui se trouve dans un livre? La question me revient sans cesse.

Sérieux, je ne sais pas. Qui sait, peut-être qu’un jour, j’aurai à marchander avec ma fille pour qu’elle lise Camus ou Gibran? «Un enfant qui lit est un adulte qui pense»; c’est vraiment le cas de le dire!