Carla Beauvais
08:34 7 août 2020 | mise à jour le: 7 août 2020 à 08:34 temps de lecture: 4 minutes

Ces enfants jetables

Ces enfants jetables

J’ai toujours ressenti un certain malaise face à l’industrie du mannequinat pour enfants. J’ai souvent, peut-être à tort, associé cette industrie à une quête narcissique, souvent inconsciente, des parents de vivre la célébrité par procuration.

Il y a également les gains financiers qui ne sont pas à négliger et qui peuvent être utiles pour l’éducation de l’enfant, par exemple.  Il y a plusieurs risques documentés reliés au mannequinat chez les jeunes: le narcissisme, l’instrumentalisation de leur corps, la barrière du respect de leur intimité, les conséquences sur le psychisme, l’image corporelle et l’estime de soi. Il faut donc être prudent et conscient des facteurs de risque lorsqu’on décide de choisir cette voie pour notre progéniture.

Ayant déjà certaines appréhensions vis-à-vis ce milieu, j’ai été bouleversée par l’expérience d’une amie avec une agence artistique dont je tairai le nom. En tant que mère, je ne peux rester impassible face à son amertume. Sommairement, elle a inscrit son fils à cette agence en 2019. C’est un petit garçon qui adore la caméra, très photogénique. Il a obtenu son premier contrat assez rapidement.

Quelques mois après ses débuts dans le milieu, il reçoit un diagnostic de strabisme (ses deux yeux n’ont pas leur axe de vision aligné sur le même objet). La mère est dévastée par la nouvelle et débute un long processus pour trouver des solutions médicales à la condition de son fils. L’enfant doit s’ajuster à cette nouvelle réalité. Ce n’est pas facile au quotidien.

Quelques semaines après le constat médical, elle reçoit un appel de l’agence pour une séance de mise à jour du portfolio. Au cours de la session, la photographe et propriétaire remarque la difficulté de l’enfant à garder ses yeux alignés. La mère à un mauvais pressentiment. L’instinct maternel ne ment jamais. Le lendemain, elle reçoit un appel de la responsable qui lui explique qu’elle ne peut plus représenter son fils dans cet état. Quarante-huit heures plus tard, ses photos seront retirées du site de l’agence. Fini. Même si la mère insiste pour assurer que l’enfant peut faire un effort pour aligner ses yeux, elle n’arrivera pas à la convaincre.

«C’est crucial de montrer aux enfants que leur apparence physique n’est pas l’ultime passeport d’acceptation sociale.»

Cette façon de traiter des enfants comme des êtres dont on peut disposer sans évaluer les conséquences sur leur vie n’a rien de nouveau dans le milieu de la mode, mais il faut que ça cesse. Le culte de la perfection, c’est assez. Quel message envoie-t-on à un enfant qui doit déjà conjuguer avec le fait de vivre avec un trouble ? Comment lui expliquer qu’il n’est pas assez parfait pour faire ce qu’il aime?

C’est crucial de montrer aux enfants que leur apparence physique n’est pas l’ultime passeport d’acceptation sociale. Il faut apprendre à célébrer la beauté dans la différence. Le problème n’est pas cette agence ni cette décision. Elle est tributaire de l’environnement social dans lequel on évolue et qui manque cruellement d’humanité et de compassion.

Cette agence, comme toutes les autres, est assujettie à des standards de beauté inatteignables qui idéalisent la perfection au lieu de célébrer l’unicité et la beauté de l’humain tel qu’il est. Les effets pervers de cette obsession pour une beauté souveraine peuvent avoir des impacts majeurs sur nos enfants. Nous devons en prendre conscience et agir. La perfection ne s’obtient que par la retouche, qu’on se le dise.

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