Dalila Awada

S’affirmer sans écraser les autres

S’affirmer sans écraser les autres

C’est la rentrée scolaire et je ne peux m’empêcher de m’imaginer à la place de celles qui ont reçu leur diplôme il y a quelques mois au baccalauréat en enseignement et qui voient désormais leurs possibilités d’emploi réduites à presque rien en raison des politiques de leur gouvernement.

Leurs habiletés, leur compétence, leur talent, leur passion: tout est balayé, rien n’a d’importance, sauf leur apparence. 

Maintenant que le projet de loi 21 est adopté, vivons-nous vraiment dans une meilleure société? Il me semble que les lois doivent servir l’objectif d’améliorer le monde dans lequel on vit. Non pas celui de «fermer des dossiers». Et si ces lois, faute de s’appuyer sur la raison et la justice, servent à s’affirmer, à se convaincre qu’au Québec «c’est comme ça qu’on vit», cela pourrait au moins se faire sans exclure des personnes déjà stigmatisées et déconsidérées.

S’affirmer de cette façon, c’est s’enchaîner, c’est comme reconnaître que notre identité n’arrive pas à puiser en elle-même et qu’elle doit passer par l’assujettissement d’autrui.

De plus, ces lois restrictives, si elles ne nous visent pas, ne nous mettent pas à l’abri non plus, car elles érigent un modèle pour d’autres lois à venir. Elles rendent acceptable le fait de retirer des droits à des personnes de groupes minoritaires pour plaire à un plus grand nombre. On oublie qu’on peut tous potentiellement se retrouver en position minoritaire dans un contexte ou un autre…

Alors, il n’y a pas lieu de se réjouir trop vite. Une loi adoptée sous bâillon, sans être appuyée par des données convaincantes, et qui passe sous silence les conséquences sur la vie des personnes visées, n’augure rien de bon.

Ce dernier point en dit long par ailleurs sur l’essence de la loi, qui s’inscrit dans une logique de domination. Selon cette logique, les difficultés et les souffrances vécues par d’autres, ceux qui sont différents de nous, sont minimisées et même occultées. Leurs intérêts sont considérés comme moins importants, pour une raison fort simple: on en a fait des individus moins importants, des humains moins humains.

«On oublie qu’on peut tous potentiellement se retrouver en position minoritaire dans un contexte ou un autre.»

Encore une fois, personne n’est à l’abri d’un tel traitement. Les sociétés sont mouvantes et les contextes politiques peuvent basculer vite.

On lit ici et là qu’il ne faut pas tomber dans le catastrophisme. Mais la vigilance est de mise; on est bien équipé en exemples, passés et actuels, pour savoir que les sociétés ont la capacité de produire le pire. On sait aussi qu’en matière de lois restrictives, une n’attend pas l’autre. En France, les interdictions concernant les habits religieux ont pris une tournure qui serait risible si elle n’était aussi grave (interdiction du burkini, interdiction pour les mères voilées d’accompagner leur enfant en sorties scolaire, exclusion de l’école à cause d’une jupe trop longue…).

De la même façon, la loi 21 n’est pas isolée; elle découle d’un modèle discriminatoire plus large, elle est le fruit d’un contexte social spécifique au Québec, de crispations identitaires et d’hostilité grandissante envers les personnes musulmanes.

J’espère qu’on aura l’intelligence collective de tirer le frein et de s’entendre sur l’idée que fragiliser les relations sociales ne sert personne.

Articles similaires