Dalila Awada

Disparaître

Disparaître

Je me revois enfant, feuilletant de grands livres illustrés, dans la petite bibliothèque de mon quartier. Je restais là le plus longtemps possible pour contempler les images d’animaux, mes préférées après celles des catastrophes naturelles. C’était de l’émerveillement devant ces physiques incroyables, costauds ou minuscules, bariolés et drôles, devant la beauté, l’agilité, les mystères jamais percés.  

À cet âge, je n’imaginais pas vivre à une époque au cours de laquelle les scientifiques déclareraient que ces êtres fabuleux sont sur le point de disparaître. 

Dans le dernier numéro de National Geographic, on rapporte que les girafes sont désormais une espèce menacée. Une conséquence de la réduction de leur habitat provoquée par l’agriculture et l’exploitation minière, de même que par le braconnage dans les zones de guerre. Il n’en resterait que 110 000 sur la planète.

Dans l’Arctique, la banquise fond pratiquement à vue d’œil. Les ours polaires en pâtissent. Nombreux sont ceux qui ont vu les photos de ces ours, debout ou affalés, sur des surfaces de neige rétrécies. Ils passent de plus en plus de temps sur la terre ferme, où leurs sources naturelles de nourriture sont quasi inexistantes.  

Les orangs-outans sont d’autres vivants à l’agonie. On trouve des images crève-cœur de ces grands singes avec leurs petits accrochés à eux, affaiblis, la peau brûlée, le regard terrorisé. Des organismes prédisent qu’ils n’existeront plus d’ici 10 ans, à moins que leurs habitats en Malaisie et en Indonésie ne soient sauvés. La principale cause de cette disparition annoncée? La déforestation qu’entraîne la production d’huile de palme. La fameuse huile qu’on trouve dans le Nutella et dans d’autres produits alimentaires et hygiéniques. La demande est tellement forte que les pays producteurs détruisent un million d’hectares de forêt chaque année. 

Ce ne sont que quelques exemples emblématiques. La vie sur terre s’appauvrit sans cesse.  

Les animaux ailés ne sont pas non plus à l’abri. Depuis 1970, près de 3 milliards d’oiseaux ont disparu en Amérique du Nord. 

Ce ne sont que quelques exemples emblématiques. La vie sur terre s’appauvrit sans cesse.  

Les espèces animales en situation critique sont de plus en plus nombreuses. Je suis, comme beaucoup d’autres, submergée de peine quand je pense à leur sort. Et révoltée par le fait, qu’eux, ces êtres vivants avec qui nous cohabitons, payent aujourd’hui le prix du fonctionnement ­– ou plutôt du dysfonctionnement – des sociétés humaines. Une façon de penser et d’agir qui fait fi, de manière scandaleuse et ahurissante, des capacités limitées de la nature. 

Nous en sommes à parler le langage du deuil, déjà.  

Je n’espère pas naïvement que ces animaux soient tous sauvés. Je dis qu’ils ne seront pas tous sauvés, pour ne pas dire qu’ils périront tous. C’est le même mot, mais je résiste encore aux formules définitives, qui rasent tout. Je ne conçois pas que bientôt, très bientôt, on parlera d’eux au passé. On racontera qu’il existait des ours tellement blancs qu’ils devenaient indiscernables sur la neige, des girafes dont les cous tachetés traversaient les nuages, de grands singes si proches des humains, qui souriaient, faisaient des mimiques, envoyaient la main en se grattant le ventre. Et que le ciel, avant le règne de l’atmosphère grise, était rempli d’oiseaux. 

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