Dalila Awada
03:30 5 décembre 2019

Parlant de mépris

Parlant de mépris

Ainsi donc, des défenseurs de la loi 21 montent aux barricades contre la juge Duval Hesler, qui a évoqué «les allergies visuelles de certaines personnes». 

Personne ne souhaite de nouvelles complications dans ce dossier explosif, et on comprend aisément pourquoi cette formulation a pu faire grincer des dents. Car, défendre la loi 21 ne se limite évidemment pas à des «allergies visuelles» mais, admettons-le, il y a aussi des sensibilités exagérées à l’égard de l’apparence de certaines minorités. 

Des plaignants (plus de 30 plaintes déposées) entendus dans les médias affirment que les propos de la juge sont méprisants. 

Alors, justement, parlons-en du mépris. 

Parlons du mépris qui accable les personnes visées par la loi 21. Parlons du mépris de leurs compétences, de leur talent, des années d’étude qu’elles ont consacrées à l’obtention d’un diplôme. Parlons de nouveau des conséquences de cette loi dans la vie de ces personnes. 

Imaginez aussi le mépris quand il est alimenté depuis plus d’une décennie, produisant de parfaits boucs émissaires. Et quand on assume ce rôle de bouc émissaire, d’ennemi.e par excellence, on voit comment un gouvernement arrive à instaurer des lois discriminatoires tout en paraissant raisonnable. 

Cette mise au ban n’est-elle pas une forme ultime de mépris?  

Avant même que cette loi ne soit adoptée, les personnes visées, des femmes surtout, se butaient souvent à des portes closes dans leur recherche d’emploi. Des femmes qui portent le voile témoignent même de refus catégoriques essuyés lorsqu’elles ont postulé pour des emplois qui ne sont pourtant pas couverts par la loi. 

Ces débordements ne sont pas surprenants.     

De la loi 21 se dégage aussi un mépris pour l’intelligence de femmes qui, parce qu’elles ont la tête couverte (pour toutes sortes de raisons qui leur appartiennent), sont jugées inaptes à pratiquer leur métier dans le respect des limites qu’impose la neutralité. Elles peuvent être compétentes, brillantes, habiles en tous points, il n’y en a que pour leur apparence, leur chevelure dissimulée.      

Depuis quelques mois, le gouvernement et plusieurs commentateurs abordent la laïcité en utilisant un jargon conceptuel, juridique et technique: clause dérogatoire, bâillon, sécularisation, exigence de neutralité, devoir de réserve, fonctionnaires, neutralité religieuse de l’État, institutions judiciaires et parlementaires, dispositions, etc. 

Mais derrière les mots et les concepts polysémiques, il y a des visages. 

Mais derrière les mots et les concepts polysémiques, il y a des visages. 

Cette technicisation en vient à rendre invisibles les citoyen.nes dont les libertés sont bafouées et recouvre l’hostilité à l’égard de quelques minorités d’une parure respectable.   

La laïcité en est réduite à sa version la plus déshumanisante. 

Enfin, il ne faudrait pas dire trop fort que cette loi est surtout une façon de satisfaire quelques aversions identitaires. Ce n’est pas idéal, ni pour la forme ni pour la stratégie. 

Il faut en somme ménager ceux qui ne nous ménagent pas. 

Nous, les insupportables têtes couvertes, dont le quotidien est empreint de mépris depuis des années et des années. 

En attendant de savoir ce que donneront les plaintes déposées auprès du Conseil canadien de la magistrature, certain.es semblent goûter à leur propre médecine.

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