Dalila Awada
03:30 23 janvier 2020

La vie dure d’un concept utile

La vie dure d’un concept utile

Les mots et les concepts sont des champs de bataille. C’est encore plus vrai à propos des mots qui ont une visée politique, qui servent à décrire des injustices ou des rapports de pouvoir.

Depuis plusieurs années, il y en a un qui a gagné en popularité dans les milieux féministes: intersectionnalité. En gros, c’est un concept qui met en lumière la façon dont les différentes oppressions interagissent et s’influencent. Par exemple, une femme arabe en situation de pauvreté vivra à la fois le sexisme et le racisme, en plus de vivre des enjeux liés à sa situation financière.

Ce qui est dit et répété depuis longtemps c’est qu’il n’y a pas de féminisme one size fits all.

L’utilité de ce concept ne fait aucun doute. Il permet de décrire des réalités longtemps restées dans l’ombre. Et immanquablement, lorsqu’on cerne les angles morts d’une situation, on développe de meilleures solutions.

Mais il y a certaines difficultés qui se profilent avec son usage, dont deux assez récurrentes.

La première est l’utilisation du terme à toutes les sauces, au point où il finit par ressembler à un buzzword. Dans certains milieux, on a parfois l’impression qu’il faut l’utiliser à tout prix – plutôt que de bien l’utiliser – pour légitimer un propos féministe.

La deuxième vient du fait que le mot est sans cesse caricaturé et ridiculisé par des adversaires idéologiques. Le féminisme intersectionnel est alors présenté comme un féminisme qui n’en a que pour les droits individuels ou encore comme un féminisme multiculturaliste, ou carrément comme un féminisme anti-blanc.hes.

Ce n’est pas par hasard si «intersectionnalité» ou «intersectionnel» sont à ce point récupérés ou tournés en dérision: c’est parce qu’il y a un fort potentiel politique.

Dans les deux cas, on assiste à une forme de glissement sémantique, c’est-à-dire à un changement du sens des mots. Les intentions de part et d’autre diffèrent, mais dans tous les cas, l’efficacité initiale du terme s’en trouve compromise.

Est-ce que cette confusion, volontaire ou pas, malintentionnée ou pas, est une raison suffisante pour éviter désormais l’utilisation de ce terme? Faut-il trouver un mot cousin qui sera moins chargé?

Lorsqu’on communique, on ne peut pas ignorer l’effet que produit un mot. Après tout, quand on s’exprime, on veut être compris.e.

Mais ça peut aussi être un piège d’évacuer un terme de notre langage dès qu’il devient source de confusion ou de tensions.

Car ce n’est pas par hasard si «intersectionnalité» ou «intersectionnel» sont à ce point récupérés ou tournés en dérision: c’est parce qu’il y a un fort potentiel politique. Tout le monde veut son morceau; certains pour le mastiquer à l’excès, d’autres pour le recracher aussitôt. (C’est d’ailleurs souvent ce qui arrive aux idées et au vocabulaire provenant des milieux marginalisés.)

Les usages, les manipulations et les rejets catégoriques de certains termes ou concepts révèlent toujours des choses sur notre société. D’où l’intérêt de prêter attention à ce qu’il y a derrière l’utilisation excessive ou la condamnation excessive de l’intersectionnalité.