La bise

La maudite carte

La maudite carte

Doux murmures à vos osselets! À quelques pas de bourrée des festivités de Noël et de cette incessante sarabande de visites, d’embrassades et de papier cellophane qui revole dans le salon sous les hurlements transis d’une tante qui rêvait de cet assortiment de sels de bain depuis ses noces de coton, les mots nous manquent parfois.

Pour toutes sortes de raisons. Un cœur bleui par des mois difficiles. L’enthousiasme anxieux d’une bise étrange sous le gui. Ces conversations que l’on redoute. Celles qu’on nous impose en mettant ses bottes dans le bain. Mais celles qui m’intéressent le plus, ce sont les essentielles qu’on esquive pourtant, presque chaque fois. Celles qui accompagnent chacun de nos présents, tantôt attachées à l’élégante ganse d’un sac cadeau chamaré de pharmacie, souvent achetées par paquets de 108 aux bonnes œuvres ou simplement empoignées à la va-vite avant de passer à la caisse en maudissant le jour où quelqu’un a décidé qu’un cadeau ne s’offrait pas sans carte.

Eh bien si. Un cadeau peut très bien s’offrir sans carte si la saudite carte ne comporte que votre signature sous un mot écrit par un inconnu coiffé d’un chapeau de fête en forme de cône dans un demi-sous-sol financé par Hallmark.

À quand remonte votre dernier mot senti rédigé dans votre calligraphie de jeune écolière dans une carte de souhaits? Ce sinistre inconnu coiffé d’un chapeau en forme de cône vous soustrait peut-être à l’ingrate tâche de vous adresser à Tante Myrtille ou Cousine Gladys grâce à sa poésie pré-écrite et si prodigieusement dépanneuse. Cent fois, j’en ai moi-même offert, par le passé. Parce que c’est ce qu’on m’offrait et je tâchais, moi aussi, de dénicher la carte la plus funnée-funky du magasin, dans l’espoir pétri de tirer risette à mes proches. Mais depuis quelques années, j’ai découvert le puissant bonheur que procure cette courte lecture avant le grand déballage (ma famille a peut-être aussi envie de me hurler de cesser avec mes maudites cartes). À quand remonte la vraie, la grande et la dénuée de toute censure déclaration de bonheur à mamie ou même à votre grande sœur, tiens?

C’est certes étrange, de constater à quel point nos échanges, bien que cordiaux et sincères, les vrais, s’effritent, faute de temps. Bien sûr, on se parle, on ricane, on badine, se côtoie et s’entraide en steamant les pains à hot dogs, mais rarement, si ce n’est par le biais d’un mot tendre et timide inscrit dans une carte à la couverture sertie d’une photo de coléoptère déguisé en mère Noël, on se parle d’amour. Parce que le mot senti, même si très court, hésitant ou qui semble horriblement cliché, fait du bien. Il se relit, par les soirs de grande houle. Il rassure et enracine.

Formuler ses vœux à quelqu’un nous plonge dans cette intimité qu’on a délaissée pour une tapotine dans le dos ou un cadeau qui, on l’espère, parlera de lui-même. Et si, cette année, on essayait de se dire des affaires? Des petites comme des grandes, des mots baumes qui, au-delà de tout l’amour que peut témoigner un cuiseur à riz, feront juste un peu, beaucoup, de bien.

La bise.

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