La bise

La grande noirceur

La grande noirceur

VOUS ÊTES LÀ. Vous me lisez? Chic. Mais vous êtes vraiment là? Juré? Agitez  les sourcils si tel est le cas.

Si je vous apparais une touchette insécure, c’est que mercredi (donc hier, au moment d’écrire ces paniquantes lignes), pour une durée que je ne saurais définir autrement qu’en la qualifiant de terrifiant abysse où le reflet de mon doux faciès et le fruit de mes réflexions-minute n’ont plus été disponibles pour masses et badauds, les réseaux sociaux que sont Facebook et Instagram ont, comme dirait ma tante Tessy, planté ben comme faut, noix première.

Pendant quelques heures, impossible d’actualiser les pages de notre amour. Impossible de partager le fruit de ma lumière. Cet autoportrait candide de mon doux visage dans le soleil matinal, arborant l’élégance distinguée du rouge à lèvres que Madonna porta tout au long de son Blond Ambition Tour en mordillant mon crayon HB, vêtue d’un coton ouaté marqué de moutarde pour te signaler toute la nonchalance avec laquelle je dessine ET je déguste le roteux. Tu as tout raté. Mes pinacles. Mes écueils. Le fusain de mes excrétas. Et cette réflexion sur l’actualité délicieusement ficelée avec juste ce qu’il faut d’arrogance, de légèreté, de sriracha et de fraîcheur, une réflexion que le juge culinaire Pasquale Vari eût qualifiée d’antipasto du paradis SI SEULEMENT IL AVAIT PU LA LIRE.

L’espace de ces atroces et silencieuses heures, entre puissantes inspirations dans un sac de papier brun et décomptes répétitifs de 10 à 1, couchée au sol pour retrouver ma contenance, je me suis imaginée mourir. Disparaître. DISPARUE.

Vous savez, j’ai moi-même été déboussolée par tout ce silence, le flot interrompu de rassurants soupirs qui tapissent nos murs quotidiens. Nos solitudes unies. Nos petits désespoirs maquillés en Joe Bocan. J’ai même, par deux fois, dû regarder par la fenêtre pour savoir quel temps il faisait. Un temps d’effroi.

Toutes ces choses que vous avez ratées de moi.

Je profite donc de cette tribune papier, une tribune imprimée, parce que vous ne commettrez certes pas le tragique impair de vous fier (pauvres fous!) aux plateformes numériques qui menacent, de la pointe de leurs très petits couteaux, de défaillir à chaque instant, pour vous informer de tout ce que j’aurais publié mercredi dernier, sans l’épouvante de la plus noire des noirceurs : une photo de mes loafers pourpres sophistico-velours trouvés sur ebay.

Je crois que ça fait le tour. Je sais, ÇA FAIT BEAUCOUP. Bon; je vous confierai qu’ils sont beaucoup plus beaux, beaucoup plus éloquents et vastes en photo, croqués dans la chatoyance de la golden hour, qu’en déclinaison de mots, ici. Comme vous auriez aimé me voir les chausser. Partager le bonheur qu’ils me procurent et célébrer le mot-clic «acheté avec mes sous». J’en suis certaine. J’en suis résolument certaine. Mais le moment est, hélas, passé. J’en surmonte, chaque minute, le deuil. Et sachez que je suis avec vous qui, peut-être, aussi, vous êtes vus arracher ces petits moments de lumière et d’éternité. Prenez ma main. Entendez mon bienveillant «there, there». Ça ira.

La bise.

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