La bise

Quelqu’un les trouvera à ma place

Quelqu’un les trouvera à ma place

Arabesque sentie à vous! Alors? Votre patio a-t-il sacré le camp sous le poids du grésil­? Vous êtes-vous abandonné à la rafraîchissante gifle littéraire décrivant­ au frisson près tout le désarroi et la surprise qui font tomber les bras devant la neige d’avril? Ben voyons dooooonc, ma parole, de la neige! J’ai sourcillé, aussi (surtout au moment précis de ma 108e chute, pelvis premier, devant public). Comme le chantait ma tante Tessie accotée sur la queue du piano : c’est ben achalant et ça n’adonne donc pas.

N’ayez crainte, mes beaux loirs. Le printemps fera refleurir votre cerisier, ça oui! Les peaux se cuivreront, les cornets deux boules repeupleront les parcs et toutes ces femmes et hommes de la rue qui auront survécu au froid polaire, au réveillon dans une entrée de Rossy et aux longues nuits enroulés dans un vieil édredon délavé des Pokémons seront moins confrontants à ignorer. Moins misérables. Hippy-hip hip!

Avez-vous contourné un itinérant, aujourd’hui? Le pas rapide, la paume tendue, le soudain intérêt-passion pour ces gants de daim dans le fond de votre besace. C’est que les soucis, ils ne sont pas réservés qu’à eux, hein.

Les enfants, le toit qui coule, le souper, la fin de session, l’autre qui est allé voir ailleurs, mamie qui vacille, la ceinture qui se serre et le cœur qui suit; si, en plus, il nous faut leur sourire, dire bonjour ou pire, croiser un regard qui te renvoie 30 ans de douleur quand tout ce que tu veux, c’est rentrer chevous faire chauffer ton Michelinas, c’est de l’ouvrage. Du gros ouvrage. Tu donnes tes canisses à la Guignolée. Tu swignes occasionnellement un looney ou deux dans la casquette sale d’un pauvre diable au métro Berri. Tu fais ce que tu peux. Je sais bien que tu fais ce que tu peux. Je le tente aussi.

Mais ce mardi, à la vue de cette jeune femme assise parmi­ les immondices au centre-ville, lovée contre son beau gros chien au caramel salé par les grandes traînées blanches résiduelles de l’hiver, je me suis trouvée, je NOUS ai trouvés (mais je ne parlerai qu’au «me», parce que c’est plus attachant et que ça fait briller mes trophées Artis) laide. Laide et vaine. J’ai eu honte. Honte de ne pas avoir trouvé les mots ni su quelle phrase lui dire pour lui faire du bien. La rassurer. Lui redonner un peu d’espoir au beau milieu du ballet d’une ville entière qui la contournait avec la précision d’un Barychnikov­ en Canada Goose. UNE phrase.

Par chance, une femme s’était arrêtée pour tenter d’établir contact. Lui donner un peu de chaleur. D’humanité. De dignité. Une oreille. Un regard et une main. Cette jeune itinérante, comme des centaines d’autres dans nos rues, pleurait à chaudes, si chaudes larmes. Des larmes de cent lieues, parfaitement ignorées par nous tous, qui ne trouvions pas le temps, mais surtout, qui ne trouvions pas les mots. «Quelqu’un les trouvera à ma place.» Oh! Vous avez vu, les jonquilles­ ont commencé à percer la neige. Je me demande si les asperges seront aussi craquantes que l’an dernier. J’ADORE le printemps. Et vous? La bise.

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