La bise

L’heure des guimauves

L’heure des guimauves

Paso doble et cœurs offerts! Je me souviens encore de ma toute première journée en secondaire 1. La jupe de tartan plissée aux chevilles, mon cartable de cuir de femme du monde et la peur panique de ne plus me souvenir de l’emplacement de mon casier au 5e sous-sol de cette grande école qui sentait bon le bois ciré par les religieuses.

Premier jour du secondaire, premier cours: géographie. Une dame entre dans la classe, chemisier «golf victorien complexe», boutonné jusqu’au tout dernier bouton nacré dans une tension qui semblait lui enlever un bon cinq centimètres de circonférence de cou. Mi-étouffée, l’œil sévère et, surtout, le visage rouge cabernet, Thérèse Beaulieu avait ce chic de faire se taire les mouches et se faire coucher les vaches dans les prés par sa seule terrifiante présence.

Et la toute première phrase que Mme Beaulieu avait adressée à la classe, avec la même précision dramatique avec laquelle elle l’avait jadis formulée à la classe de ma grande sœur, était la suivante : «La terre va exploser dans 50 ans.»

«En 1992, notre rapport à la pollution consistait à ne pas jeter ses canisses de Pepsi par la fenêtre du char […].»

Personne ne riait. Personne ne riait parce que, d’une part, le faciès de Mme Beaulieu était désormais violine, mais surtout à cause du regard glacial qui suivait son affirmation de type Men in black. En 1992, notre rapport à la pollution consistait à ne pas jeter ses canisses de Pepsi par la fenêtre du char, des images de cheminées d’usine qui crachaient de la fumée noire, le vague concept d’un bac de récupération dont on ne verrait la couleur que plusieurs années plus tard et les annonces de savon à vaisselle qui sauvaient les canards saucés dans le pétrole. Et voilà que Thérèse, dans sa cartomancie de fin du monde, semblait savoir des affaires qu’on ignorait.

Oh, ce jour-là, Mme Beaulieu avait certes été entendue, mais surtout dépeinte comme la prof coucou. Celle qui avait peut-être besoin d’une petite barre Snickers. Une anecdote. Nos vies se sont poursuivies (puisqu’elles le pouvaient sans souci aucun, entre deux sorties de traîne sauvage et une vue de Nicolas Cage), nous vécûmes en paix, légers, malgré les cheminées de fumée noire, les exhaus rutilants et les terres asséchées dans des pays au nom qui retrousse.

Vingt-sept ans me séparent de cette journée. Et cette urgence climatique, ce bel épouvantail qu’on nous brandissait de temps à autre pour se donner le frisson autour d’un feu, est peu à peu devenue ce petit jour dans la porte du garde-robe qu’on imagine s’ouvrir au milieu de la nuit par le clown Gripsou. Une peur contée. Une urgence qu’on sirote, qui nous catastrophe le temps d’un soupir. Mais comme l’ouragan n’a pas encore arraché le toit du chalet, on se dit que les affaires vont ben finir par s’arranger et que le malheur des autres est fort touchant, au journal du soir, l’empathie à broil.

Aujourd’hui, 27 septembre, le Québec fait grève pour prendre d’assaut les rues au nom de l’urgence. Marchons, bien sûr. Mais saint-calvaire-de-crécy, ne nous rasseyons pas comme des tartes satisfaites. Parce que, comme le dit Greta, le feu est pris et l’heure des guimauves est passée depuis un petit boutte. La bise.

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