Le Sportnographe

La beauté des Nordiques

La beauté des Nordiques

Mercredi, 7 août, une notification de mon téléphone intelligent m’indique que mon ami et collègue à Radio-Canada, l’animateur de radio Matthieu Dugal, vient de poster un truc sur ma page Facebook. Il s’agissait du communiqué de presse annonçant l’inauguration prochaine à Québec d’une œuvre d’art en hommage aux frères Stastny, communiqué qu’il a collé sur ma page accompagné d’une demande : «J’aimerais lire une analyse de cela bientôt dans le journal Métro svp. Merci beaucoup.»

Cet homme est un fin spécialiste qui connaît ses limites. Il a beau savoir un paquet d’affaires sur la techno – dont plusieurs sans intérêt, disons-le –, quand vient le temps de parler sport, il fait appel à mes services. Vous me connaissez, j’ai répondu présent.

Je vous propose d’asseoir mon analyse sur une question toute simple : cette œuvre d’art, qui est un rappel des figurines de hockey sur table, est-elle belle? En bon journaliste sportif, je vais confronter trois sources et tirer par la suite une conclusion qui se prévaudra du statut de vérité.

Ma première source est un fin connaisseur de toute : Dominic Maurais. Animateur de l’émission Maurais Live à CHOI Radio X, il a rédigé, le jour de l’inauguration de l’œuvre, cette publication Facebook : «On dirait de vieilles affiches du Bloc recyclées. Première tempête de neige et cette cochonnerie-là risque de se retrouver sur le boulevard Hamel. Question : pourquoi couler un bronze, ce n’est plus bon?» Bref, selon M. Maurais, cette œuvre est laitte.

Ma deuxième source est l’auditoire de son émission, dont une large partie a commenté la publication en question. L’échantillon que j’ai choisi est le message de Danny Veillette [sic] : «Une honte encore, les artistes, des grands consommateurs de pot. J’ai l’impression que je dois m’excuser à la famille, car j’ai contribué avec mes taxes à ce dégât!» Nul doute, M. Veillette trouve aussi que cette œuvre est laitte. Il semble également avoir de la difficulté en français.

Ma troisième source est le philosophe Byung-Chul Han, auteur notamment de l’ouvrage Sauvons le beau. Évidemment, je n’ai pas perdu mon temps à essayer de le contacter sur Facebook pour lui montrer une photo de l’œuvre. C’est un homme occupé. Je me suis plutôt plongé dans son livre, histoire de voir quel regard jette-t-il sur la beauté.

Je le cite : «L’œuvre d’art doit provoquer une commotion, une secousse. Le lisse, lui, a une tout autre intentionnalité : son but est celui de plaire, non de remuer. Or, aujourd’hui, le beau lui-même est rendu lisse, on le prive de toute négativité, de toute propension à ébranler, à blesser. L’expérience du beau est aujourd’hui impossible.»

Conclusion : sans le savoir, messieurs Maurais et Veillette ainsi que plusieurs fans de hockey se sont fait jouer un vilain tour. Eux qui vomissent habituellement sur l’art, eux qui n’apprécient que la «beauté» qui repose sur des critères lisses et fonctionnels comme l’architecture d’un Costco, eh bien ils se sont retrouvés à être des humains sensibles en étant jetés cul par-dessus tête à la vue de cette œuvre. Bref, ils ont vécu une expérience classique de beauté, pourtant quasi impossible de nos jours selon le philosophe Han. Capoté.

Toutefois, tels de petits garçons de trois ans, ils ont préféré dire le contraire de ce qu’ils ressentaient : «c’est donc ben laitte, viarge», au lieu de «c’est tu beau rien qu’un peu».

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