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Le jeune loup et le hijab

Le jeune loup et le hijab

C’était peut-être un hijab, finalement, qui s’est coincé dans l’escalier roulant du métro Fabre, causant la triste mort insensée d’une femme de 48 ans.

Ne cherchez pas de sens, puisque je vous dis qu’il s’agit d’une mort insensée. Pourtant, en ces temps de discussions houleuses autour du hijab, la sorte de foulard que portait la dame semblait revêtir une importance capitale, hier, sur les réseaux sociaux. Pas que la sorte de foulard ait changé quoique ce soit au sort de la femme qui le portait, mais parce que du sens, on a vite voulu en fabriquer autour des motivations qui ont pu pousser le Journal de Montréal à titrer, en grosses lettres époustouflantes : «ÉTRANGLÉE PAR SON HIJAB».

J’étais fâchée noir contre le maudit journal racoleur quand j’ai lu le titre, et ma colère a pris une toute autre dimension quand un compte Twitter du 15-18, une émission de Radio-Canada, a déclaré détenir une confirmation qu’il s’agissait d’un foulard ordinaire. J’ai relayé l’info : Radio-Canada, c’est fiable. On est habitués à ce que le Journal de Montréal ne fasse pas dans la dentelle, mais de là à exploiter une rumeur sur fond d’intolérance, il y avait une limite que je n’avais jamais vu le tabloïd franchir auparavant.

Puis, j’ai commencé à penser qu’il s’agissait peut-être, finalement, d’un hijab, quand j’ai réalisé que l’histoire avait été rapportée toute la journée par Maxime Deland, un ancien collègue, un des meilleurs journalistes de faits divers en ville. On peut penser ce qu’on voudra des faits divers et des journalistes qui les couvrent, peu le font avec autant de passion et de dévouement que ce jeune loup, dont la vie a probablement inspiré quelques scènes à Réjean Tremblay. Maxime Deland, c’est le gars qui est tellement premier sur la nouvelle qu’il lui arrive parfois de recevoir des bouts de corps à la figure, ce qui me fait toujours m’inquiéter pour sa santé mentale.

Il était donc là, hier matin, au métro Fabre. Il n’a pas vu la scène, mais disons qu’il l’a malencontreusement entendue. Sur une scène de crime, les policiers sont tenus d’être muets et de reléguer les journalistes aux Ian Lafrenière et Anie Lemieux de ce monde, les agents relationnistes du SPVM. Mais disons que cette fois-là, Maxime a intercepté une conversation qu’il n’aurait pas dû entendre, à l’effet que la femme s’était étranglée avec son hijab. Plus tard dans la journée, il a pu confirmer cette information auprès d’une seconde source policière, qui lui a parlé d’un hijab, un «hijab multicolore». Une autre journaliste qui était là me confirme que c’est ce qui s’est bel et bien passé. Pourquoi Maxime aurait-il inventé ça? Ni pour se rendre intéressant, ni pour jouer sa carrière.

Que les agents relationnistes du SPVM refusent de préciser de quel genre de foulard il s’agit est une autre histoire. Sur Twitter, des gens ont cité l’agent Brabant, qui aurait dit «Beaucoup de gens parlent d’un hijab, (mais) l’information que j’ai, c’est qu’il s’agit d’un foulard qui est resté coincé». Remarquez comment l’agent n’a jamais dit qu’il ne s’agissait PAS d’un hijab. Sur le répondeur de la ligne média, hier soir, le SPVM n’infirmait pas l’information, mais parlait plutôt vaguement d’un morceau de vêtement. J’imagine que l’idée est de retenir certaines informations dans le but de «protéger le public». Le protéger du racisme ordinaire qu’un tel détail peut générer dans le contexte actuel, par exemple. Il faudrait leur demander.

Rendu là, vous vous dites sûrement qu’on s’en fout, parce qu’au final, c’est vraiment pas important, de quel foulard il s’agissait, et vous avez raison. Le problème, c’est que pendant qu’on s’en fout, on pointe du doigt un journaliste qui a simplement fait son travail. Était-il nécessaire de préciser qu’il ne s’agissait pas d’un foulard laïc? Non, mais puisque le journaliste détenait cette information, eut-il été éthique de la taire? Pas plus. Quand il couvre un accident qui implique une corvette rouge, Maxime Deland précise la couleur de la corvette. Quand un incident implique un bout de vêtement, Maxime Deland précise la sorte de bout de vêtement. Et si ça avait été le boa d’une drag queen qui s’était pris dans l’escalateur, Maxime l’aurait précisé. C’est là le régime du fait divers : donner le plus de détails possible. Par ailleurs, ce détail pourrait s’avérer pertinent si l’enquête devait révéler que la femme a été poussée dans les escaliers par un intolérant fou-furieux.

Tout ça ne justifie pas le titre racoleur, mais ça explique pourquoi en soirée, hier, le Journal de Montréal n’avait pas rectifié la nouvelle sur son site : ce n’est pas qu’il était le seul à publier une information erronée, c’est peut-être qu’il était le seul à avoir cette information que le SPVM ne semblait pas enclin à diffuser.

Évidemment, le contexte politique et social actuel donne une ampleur disproportionnée à la nouvelle et au sens qu’on tente d’en dégager. Cela génère du très laid à partir du très triste. Une femme est décédée, et nous on s’enflamme sur ce qu’elle portait. Mais Maxime, lui, a fait son travail exactement comme il l’aurait fait en 2012, avant la charte.

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