Trajectoires

Les humains derrière la frontière

Les humains derrière la frontière

Tous les jours, des humains font de la zone frontalière texane ce qu’elle est. Ils y vivent, y grandissent et la traversent, souvent en quête d’une sécurité. Cependant, à la frontière, l’humanité est une denrée rare. 

Le long du Rio Grande, sur les sentiers de réserves naturelles, se trouvent, épars, des bas et des pantalons d’enfants, des lacets et des bouteilles d’eau vides, signes d’arrestations récentes par des agents de la Border Patrol, dont l’omniprésence est acquise. Le mur qui sillonne la frontière avec le Mexique devient un objet du décor, un référent géographique pour se repérer : d’une part les États-Unis, de l’autre le Mexique.

À Brownsville, du côté états-unien, le long de l’autoroute, des travailleurs s’arrêtent un instant pour attraper un café au McDonald’s. À deux pas, dans un ancien Walmart converti en centre de détention, des enfants centraméricains et mexicains vivent. Deux mondes parallèles, où les premiers oublient la présence des seconds. Une partie de l’ancien stationnement a été convertie en espace extérieur : derrière les hautes clôtures s’échappent des voix dont il est impossible de distinguer le genre, l’âge des enfants ne permettant pas une distinction claire des intonations. Certains de ces enfants ont migré seuls, d’autres font partie des quelque 3 000 enfants séparés de leurs parents à la frontière l’été dernier – toujours en attente de retrouver le confort des bras parentaux.

 

À une centaine de kilomètres de là, à McAllen, dans la seule clinique d’avortement de la Rio Grande Valley, trois jeunes migrantes sans papiers attendent leur rendez-vous. Elles sont venues une première fois, la veille, pour un ultrason, une obligation de l’État texan. Aujourd’hui, elles ont de nouveau fait une heure et demie de route, dans trois véhicules séparés, pour ce second rendez-vous lors duquel elles ont mis un terme à une grossesse non désirée, possiblement résultat d’un viol (rappelons que 80 % des femmes migrantes sont victimes d’une agression sexuelle durant leur parcours), à la suite de quoi elles sont rentrées au Walmart devenu centre de détention.

La frontière séparant le Mexique des États-Unis est un lieu unique où se mêlent cultures, langues et individus.

À quelques rues de la clinique, à la gare d’autocars, une cinquantaine de migrant.e.s, majoritairement des familles et des mères monoparentales, attendent l’autobus qui les mènera aux quatre coins du pays. Ils ont été relâchés par la Border Patrol le matin même, puis «traités» par le Catholic Charities Center : une douche, un repas et un appel à un membre de la famille pour l’achat d’un billet de bus. Ensuite, direction terminus, où chacun reçoit une enveloppe : d’un côté, le trajet – qui inclut souvent plusieurs transferts –, et de l’autre, un message de demande d’aide en anglais. Lorsque tous sont dans le bus, les bénévoles recommencent avec les 50 prochain.e.s migrant.e.s.

La frontière séparant le Mexique des États-Unis est un lieu unique où se mêlent cultures, langues et individus. Aujourd’hui, c’est aussi le théâtre d’une déshumanisation qui dépasse le discours politique et les actions des agents d’immigration, s’immisçant dans les comportements des résidants des villes frontalières, dont le contact régulier avec la violence leur fait oublier que d’autres humains l’expérimentent de plein fouet. Dans les ONG, la sursollicitation fait qu’on traite les migrant.e.s comme des numéros et non comme des humains venant de traverser de nombreuses épreuves.

Le beau, je l’ai retrouvé dans les yeux d’Isabel* et de ses deux enfants – d’environ deux et cinq ans –, qui attendaient le même vol que moi à McAllen. Toutefois, leur trajet serait plus long que le mien, ponctué de deux escales avant d’arriver à destination. Malgré la violence que cette femme et ses enfants ont vue et vécue, malgré la peur qui découle de l’incertitude qui brouille leur vie et du décalage linguistique dans lequel ils doivent naviguer, c’est dans leurs yeux que j’ai revu du beau, dans cette zone frontalière marquée par une dureté qui pénètre chaque particule de notre être, et c’est avec eux que j’ai partagé un rire que je n’oublierai jamais.   

* Nom fictif modifié pour protéger l’identité de la personne

Commentaires 1

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  • Ramón Díaz Hernández

    Excellent article, mes felicitations