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09:41 22 mai 2020 | mise à jour le: 22 mai 2020 à 09:42 temps de lecture: 4 minutes

Les journalistes de l’environnement, «des correspondants de guerre»

Les journalistes de l’environnement, «des correspondants de guerre»

Préambule: enquêter sur l’environnement dans les pays dits en développement est particulièrement dangereux. Les journalistes sont une cible privilégiée de puissants intérêts économiques et politiques.

Ils meurent en silence ou sont torturés à petit feu, loin des phares médiatiques des pays riches. Les journalistes du Tiers-Monde sont vraiment en climat hostile quand ils couvrent l’environnement.

Plus d’une quinzaine sont morts depuis 2009, sans compter le millier d’activistes de l’environnement assassinés depuis ces dix dernières années, selon le Comité pour la protection des journalistes (Committee to Protect Journalists – CPJ), de New York.

5000 ans de prison

Rodney Sieh lui a eu de la «chance». Journaliste libérien, il a été condamné à 5000 ans de prison et à une amende de 1,5 million de dollars pour diffamation à la suite de son reportage sur l’implication de l’ancien ministre de l’Agriculture Chris Toe, dans le détournement de fonds consacrés à la dracunculose, communément appelée «ver de Guinée», une maladie infectieuse et parasitique. C’était le 21 août 2013.

Le fondateur du site FrontPage Africa, a finalement été relâché au bout de quatre mois.

«La prison centrale de Monrovia [la capitale du Liberia] est construite pour quelque 300 personnes. Quand je suis arrivé pour entamer ma sentence de 5000 ans, il y avait plus de 700 prisonniers. Dans ma cellule, nous étions près de sept prisonniers dans un espace fait pour quatre», déclare Sieh,  46 ans.*

«Il n’y avait pas de toilettes, juste un trou sans couvercle et la puanteur qui s’en dégageait m’empêchait de dormir. En quelques jours, j’ai attrapé la typhoïde, la malaria et une forte fièvre. On a fini par m’hospitaliser. La prison au Liberia n’est pas un conte de fées.»

Un «beat» dangereux

Le «beat» le plus dangereux après les conflits armés, c’est la couverture de l’environnement, assure le CPJ. C’est en fait être un correspondant de guerre. Surtout en Amérique latine où au moins 75 % des journalistes environnementaux tombent au front en couvrant la déforestation, le braconnage, l’agrobusiness, la pollution des cours d’eau par l’exploitation minière ou encore l’accaparement de terres pour l’huile de palme utilisée notamment pour les shampooings.

«Le Brésil est tout en haut de la liste des pays assassinant journalistes et activistes de l’environnement», assure Bernardo Motta, membre de la Society of Environmental Journalists (SE), une organisation américaine basée à Jenkintown, en Pennsylvanie.

Joel Simon, le directeur exécutif du CPJ, affirme que la couverture environnementale dans les pays du Sud «se heurte souvent à des intérêts économiques et financiers, des luttes de pouvoir, des activités criminelles et de la corruption».

Christophe Deloire, le secrétaire général de Reporters sans Frontières rappelle ceci: «Censure et autocensure, harcèlement, pressions, attaques: enquêter sur l’environnement aujourd’hui peut s’avérer aussi dangereux pour des journalistes que de le faire sur les cartels ou les réseaux criminels. De l’Amérique latine à l’Asie, en passant par l’Afrique et l’Europe, des journalistes ont été inquiétés ces dernières années pour s’être intéressés d’un peu  trop près à des abus impliquant des multinationales ou autres puissants.»

Interrogations

Pourquoi ces violences contre les journalistes environnementaux sont-elles moins connues du grand public?

«Je ne dirais pas qu’il y a un black out des grands médias. Le Monde, The Guardian, le New York Times, El Pais notamment en parlent. Mais, ce n’est pas assez au vu du problème. Les journalistes et les activistes environnementaux font un travail de veille. Ce sont des lanceurs d’alerte», explique Jules Giraudat, journaliste d’investigation au sein de Forbidden Stories, un réseau de reporters dont la mission est de poursuivre et de publier le travail de «confrères menacés, emprisonnés ou assassinés».

Pour Joel Simon, «la structure des médias, particulièrement aux États-Unis […] met l’accent sur la politique nationale. Et cela bien avant l’apparition de la Covid-19».

* Toutes les citations de cet article sont le fruit d’entrevues par courriel.

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