Vie numérique

OVHcloud: l’infonuagique sans les États-Unis

OVHcloud: l’infonuagique sans les États-Unis

Pour ses 20 ans, la société française implantée au Québec OVH change de nom et devient OVHcloud. Une décision qui devrait permettre à ce géant méconnu du web de mieux se démarquer, surtout à l’extérieur de l’Europe où ses dirigeants se font encore poser la question : « que faites-vous exactement? ». Portrait d’une entreprise qui s’impose de plus en plus comme troisième voie à l’échelle mondiale, pour ceux qui souhaitent éviter l’hégémonie Chine-États-Unis dans le monde de l’infonuagique.

Le centre de données d’OVHcloud à Beauharnois est l’un des plus importants en Amérique du Nord.
Retracer le parcours d’OVHcloud permet d’une certaine façon de retracer l’histoire du web au cours des 20 dernières années. À sa fondation en 1999, l’entreprise française est avant tout un hébergeur pour les sites Internet (OVH veut d’ailleurs dire On Vous Héberge). 20 ans plus tard, OVHcloud accueille toujours des sites Internet, mais l’entreprise offre avant tout des services infonuagiques, pour permettre par exemple de propulser des applications mobiles, des sites web complexes et pour gérer les données de particuliers, d’entreprises et de gouvernements. Ses 380 000 serveurs peuvent être utilisés pour l’analyse de mégadonnées, l’intelligence artificielle et toutes les autres technologies à la mode.

OVHcloud possède désormais 30 centres de données dans le monde, dont un de 70 000 serveurs à Beauharnois au Québec. C’est l’une des deux seules entreprises d’infonuagique à ne pas être basée en Chine (Alibaba, Tencent) ou aux États-Unis (Amazon, Google, Microsoft), avec l’opérateur japonais NTT Docomo.

Les succès de l’entreprise semblent en partie être dus à son fondateur Octave Klaba, un immigrant d’origine polonaise qui a su prendre les bons paris au bon moment. Celui qui est toujours président du conseil d’administration d’OVHcloud a par exemple misé très tôt sur l’économie d’énergie dans ses serveurs et sur les services infonuagiques privés.

Malgré son importance, probablement que la plupart de ceux qui liront ce texte ignorent qui est l’entreprise. « Notre image n’est pas à la hauteur de notre expertise et de notre taille, surtout à l’extérieur de l’Europe », concède Michel Paulin, PDG d’OVHcloud, en entrevue la semaine dernière à la conférence annuelle OVHcloudSummit, où Métro était invité. C’est un peu pour cette raison que la société change de nom. La nouvelle appellation permet à ceux qui connaissaient OVH de réaliser que la société est désormais plus qu’un hébergeur, et à ceux qui ne les connaissent pas de comprendre ce qu’ils font.

Affronter Goliath

Quand il prend la parole au OVHcloudSummit, Octave Klaba résume bien la hauteur du défi que son entreprise doit présentement relever : « innover tout en ayant le plus gros concurrent du monde en face de nous ».

Le fondateur d’OVHcloud Octave Klaba.

Le fondateur – un personnage plus grand que nature, qui n’a pas hésité à prendre sa guitare électrique et à enchaîner les succès rock de Red Hot Chili Peppers, Bon Jovi et bien d’autres devant ses employés et clients lors d’une soirée en marge du OVHcloudSummit – n’exagère pas. Microsoft, Google et Amazon, trois concurrents directs avec leurs services Azure, Google Cloud et AWS, s’échangent régulièrement trois des quatre premières places en tant que plus grandes compagnies du monde. Du lot, AWS d’Amazon est la principale menace. Le service est derrière pas moins du tiers du trafic Internet mondial.

Pour rivaliser avec ces géants aux poches bien plus profondes que les siennes, OVHcloud mise sur différentes stratégies, parfois technologiques – ses serveurs faits à la main dans ses usines lui permettraient d’offrir un ratio performances/prix enviable, par exemple -, mais aussi pratiquement philosophiques.

« Nous croyons que le cloud devrait être transparent, réversible et ouvert », explique Octave Klaba. La transparence (pour savoir par exemple exactement où sont sauvegardées les données des utilisateurs), la réversibilité (pour qu’une entreprise puisse revenir en arrière et transférer son opération sur ses propres serveurs) et l’ouverture (les logiciels ouverts utilisés par OVHcloud facilitent le transfert des données d’un serveur à un autre, même s’il appartient à un concurrent) devraient en partie rassurer les organisations qui sont encore réticentes à adopter l’infonuagique.

L’autre différence entre OVHcloud et ses principaux concurrents concerne son ouverture aux partenariats. AWS offre par exemple des centaines de services aux développeurs, afin de traduire du texte ou de transcrire des documents audios. OVHcloud ne pourrait pas développer elle-même une offre similaire. Avec environ 2200 employés – dont près de 200 au Québec -, la société ne peut pas faire ses propres algorithmes de traduction du texte. Elle peut toutefois inviter ses partenaires à le faire et à vendre leurs outils sur sa plateforme.

« Nous ne sommes pas une seule entreprise contre un fournisseur de services cloud géant. Nous sommes des milliers d’entreprises contre lui », illustre le responsable des données et de l’intelligence artificielle chez OVHcloud Jean-Louis Queguiner.

Autrement dit, mille David valent peut-être mieux qu’un Goliath.

Souveraineté infonuagique

Le PDG d’OVHcloud Michel Paulin.

Pour plusieurs, OVHcloud possède un autre atout dans sa manche : celui de ne pas être une compagnie américaine.

La considération est majeure, surtout en Europe, où les pays ont pleinement pris conscience de l’importance de ce que l’on pourrait appeler la souveraineté infonuagique, un nouveau concept qui engloberait à la fois la souveraineté des données (le droit d’un pays à contrôler l’accès aux données numériques ainsi que la divulgation des données numériques qui sont assujetties à ses propres lois seulement) et la préservation des compétences technologiques.

« On ne peut pas laisser l’Europe devenir une colonie numérique », a scandé le PDG du groupe technologique Mantu Oliver Brourhant, au OVHcloudSummit. « On n’a pas réussi à créer des géants capables de rivaliser avec les Américains. Le numérique est au coeur du monde de demain. Si nous ne faisons pas attention, on va se retrouver à dépendre d’eux », estime-t-il.

On pourrait remplacer Europe par Canada, l’affirmation tiendrait toujours la route.

C’était toutefois surtout l’importance de la souveraineté des données qui était au coeur des préoccupations au OVHcloudSummit. La question est en quelque sorte une nouvelle étape dans la prise de conscience des risques associés aux données, après ceux reliés notamment à la sécurité et à la vie privée.

L’un des éléments qui a contribué au braquage récent des pays européens face à l’hégémonie américaine est le Cloud Act, une loi permettant au gouvernement américain d’obtenir des informations personnelles enregistrées sur les serveurs d’entreprises américaines, peu importe où se trouve le centre de données (à condition qu’un juge en fasse la demande, et que ce soit dans le cadre d’une cause criminelle). Autrement dit, un juge américain pourrait forcer Google à lui remettre les informations privées d’entreprises canadiennes, même si elles sont sauvegardées sur un serveur de Google au Canada.

Cette menace a d’ailleurs incité le gouvernement français à relancer un projet de « cloud souverain », qui encadrerait comment les données françaises importantes seront sauvegardées dans le nuage. « Les données n’ont pas toutes la même importance. Mais celles qui sont plus sensibles doivent être bien protégées, tant technologiquement que légalement », estime Michel Paulin, dont l’entreprise est au cœur du dossier. L’idée ici n’est donc pas de sauvegarder toutes les informations sur des serveurs européens exclusivement, mais certainement de le faire pour les informations plus critiques (militaires, par exemple).

Alors que le gouvernement québécois s’apprête à faire appel aux services infonuagiques pour la gestion de 80% de ses données, c’est probablement le genre de question auquel il faudrait prendre le temps de réfléchir collectivement ici aussi.