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Un code vestimentaire sans talons hauts

Un code vestimentaire sans talons hauts
Photo: Getty Images/iStockphoto

Le mouvement #KuToo va au-delà de la simple protestation, il s’agit d’un changement de culture d’entreprise et d’une lutte pour l’égalité professionnelle.

En 1989, Melanie Griffith interprète dans Working Girl l’archétype d’une femme d’affaires américaine. Son personnage, Tess McGill, ressemble aux milliers de femmes de son pays qui portent des espadrilles pour se rendre au travail et qui, une fois sur place, les échangent pour des talons hauts. À l’ère des tailleurs de luxe – les Donna Karan, Armani et Thierry Mugler entre autres –, les talons symbolisent le pouvoir. Ils sont si populaires qu’ils deviennent même la norme des codes vestimentaires d’entreprise.

Depuis l’arrivée des millénariaux, ce principe est de plus en plus remis en question. Tout a commencé au Japon – où la culture d’entreprise est très rigide et où le travail est glorifié – avec la mise en cause virale du port des talons hauts au travail. La campagne #KuToo, menée par l’actrice, auteure et activiste Yumi Ishikawa, a ainsi permis de soumettre une pétition au gouvernement, signée massivement par les Japonais, pour protester contre le port des talons hauts au travail. À cause de cela, Yumi Ishikawa a subi du harcèlement et du slut-shaming (stigmatisation sexuelle).

En 2016, l’Anglaise Nicola Thorp est arrivée à son poste de réceptionniste dans les bureaux de PwC à Londres en chaussures plates et elle a été renvoyée à la maison, sans être payée, car l’entreprise exige que les femmes chaussent des talons de 5 à 10 cm au travail. La pétition Make it illegal a alors été lancée, et malgré son succès auprès de la population, le pays n’a rien fait pour abolir ces politiques internes.

La Colombie-Britannique, l’Ontario et le Manitoba interdisent désormais aux entreprises d’obliger leurs salariées à porter des talons hauts, considérant cette pratique discriminatoire et dangereuse.

Et ça fait mal! En 2013, plusieurs scientifiques de l’Hôpital orthopédique national, à Londres, ont montré comment les talons hauts ont massacré les pieds des femmes: le poids du corps est transféré à la base du pied, où toute la pression s’exerce sur les os sésamoïdes situés sous le gros orteil.

Confortable au travail
Depuis l’apparition de la tendance «athléchic», les changements de codes ont soulevé la question à savoir ce qui est maintenant acceptable pour le travail. Les limites de ce qui, avant, était admis comme «approprié» s’estompent peu à peu. C’est d’autant plus vrai que les dynamiques de travail des millénariaux ont aussi changé; à l’inverse des baby-boomers et de la génération X, ils ont souvent des horaires de travail plus flexibles.

«La main-d’œuvre a changé et 70 % des millénariaux considèrent que la clé est la flexibilité. Leurs valeurs sont différentes parce que, selon eux, la vie ne tourne pas autour de leur métier. Cela a été l’une des principales difficultés des entreprises : les travailleurs estiment qu’ils sont propriétaires de leur temps. C’est pourquoi le nombre de pigistes – qui veulent gérer leur temps, mais aussi changer leur manière de consommer – a augmenté de manière fulgurante. Nous voyons apparaître une nouvelle garde-robe, qui mélange vêtements de détente et vêtements formels, sûrement parce que les millénariaux travaillent de chez eux, mais ne veulent pas rester en pyjama toute la journée. Ils cherchent du confort et veulent se sentir bien. Les talons les embêtent et ils ne veulent plus tellement en porter; leur port est donc de moins en moins fréquent. Ces codes vestimentaires commencent également à émerger dans les industries plus traditionnelles», explique Mariale Pascua, consultante pour l’agence de tendances WGSN.

Le confort avant tout: Lyst, une plateforme de recherche en mode, a montré en 2018 que les espadrilles étaient les pièces les plus courues, après les vêtements. Les marques de luxe et les influenceurs ont profité de l’explosion de la demande pour les rendre polyvalentes. L’utilisation de chaussures plus confortables a eu pour conséquence première la prise en compte du bien-être des femmes au travail, celles-ci se sont battues pour changer la règle des talons hauts ou d’autres éléments source d’inconfort, comme la régulation de l’air conditionné.

«Il y a des personnes qui se sont vu refuser un travail parce qu’elles ne portaient pas de talons, c’est une discrimination contre laquelle de plus en plus de femmes se battent. Nous avons appris que le féminisme, qui se renforce, voit maintenant une réappropriation du corps lorsque les femmes portent un décolleté et des talons. À l’ère de #MeToo, parler du décolleté au travail reste néanmoins difficile», ajoute Mariale Pascua.

Les talons hauts peuvent signifier plusieurs choses, mais pour des milliers de femmes, cela se résume encore à un seul mot : douleur. Il est maintenant plus courant de porter des chaussures plates au travail. Ce n’est pas une question de mode, mais plutôt d’une culture qui voit les vêtements comme étant un symbole de convenance.


Habillée pour le succès: stigmatisation sexuelle et masculinisation
En 1991, l’universitaire Valerie Steele expliquait dans son essai The F-World que les femmes du monde académique devaient adopter des couleurs et des pièces masculines pour être prises au sérieux. Ce constat peut s’étendre à la politique, par exemple, où les femmes dirigeantes sont vêtues de couleurs foncées.

Exceptions? La Britannique Theresa May et l’Argentine Christina Kirchner, toutes deux critiquées pour prendre trop soin de leur apparence. Dans les écoles anglaises et américaines, il y a aussi eu plusieurs protestations contre la stigmatisation sexuelle des filles. Ces institutions les renvoyaient chez elles pour se changer, car elles s’habillaient, selon elles, de façon provocante. Cela touche aussi à la limite du consentement, de l’abus et du harcèlement. Le mouvement Slutwalk a été créé en 2011 au Canada, où les femmes avaient été blâmées dans certaines affaires pour les agressions dont elles auraient été victimes en raison de leurs vêtements.


4 styles gentils pour les pied

Mocassins
Victoria Beckham, qui ne peut plus porter de talons, prouve que les mocassins sont un très bon choix pour le style femme d’affaires.

Espadrilles
Yohji Yamamoto les voyait déjà comme un symbole d’élégance, avant même l’essor de l’athléchic. Victoria Beckham sait comment les porter avec style.

Talons confortables
La reine Letizia d’Espagne est une spécialiste dans l’art de mettre des talons qui ne tuent pas les pieds. Ils peuvent être portés avec une jupe ou un pantalon.

Chaussures plates
Olivia Palermo mélange des chaussures plates avec des manteaux amples et des jeans, ou avec des pantalons, pour des looks à la fois formels et décontractés, selon le code vestimentaire.

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