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De l’entrepôt à la Ligue canadienne de football: l’histoire de Jarnor Jones

De l’entrepôt à la Ligue canadienne de football: l’histoire de Jarnor Jones
Photo: HO-Montreal Alouettes Dominick Gravel/La Presse CanadienneJarnor Jones

MONTRÉAL — Il y a un an, Jarnor Jones était commis d’entrepôt dans une distillerie d’Atlanta. Après avoir goûté à la NFL, le demi défensif croyait que sa vie d’athlète professionnel était terminée et il a dû se trouver le premier boulot de sa vie pour subvenir à ses besoins.

«Sans football, l’argent n’entrait plus, a-t-il noté au cours d’un long entretien qu’il a accordé à La Presse canadienne plus tôt cette semaine. Et je voulais retrouver cet esprit de camaraderie. Un entrepôt, bien que ce soit moins prestigieux, c’est un peu comme un vestiaire: quand vous y entrez, tout le monde a son travail à faire. Collectivement, si tout le monde fait son travail, on atteindra nos objectifs. Aujourd’hui, je ne peux pas croire que j’aie réussi à faire cela. C’était la première fois de ma vie que je devais travailler.

«Un jour, ma meilleure amie, Morgan Cormier, m’a fait parvenir un dépliant sur la venue des Alouettes à Atlanta pour un essai professionnel. Ça coûtait 100 $US pour y participer: c’est la seule et unique fois de ma vie que j’ai payé pour participer à un camp d’essai! Ta fierté en prend un coup. Mais c’était ma dernière chance. J’y ai rencontré (le directeur général adjoint des Alouettes) Joe Mack et il n’y avait aucune chance que ce gars ne me remarque pas. Il a été honnête dès le départ: il m’a dit à quoi il s’attendait de moi et ce à quoi je devais m’attendre.»

Les Alouettes tiennent quelques-uns de ces camps d’essais chaque printemps. De 50 à 100 footballeurs déboursent les 100 $ nécessaires pour se faire observer par l’état-major des Alouettes.

«Chaque année, pas plus de trois à cinq de tous ces joueurs sont invités à notre camp, a souligné Mack. Lors de notre camp à Atlanta, il devait y avoir quelque 70 athlètes. Seul Jarnor a retenu notre attention.»

«Je me suis assuré qu’il ne m’oublie pas, a raconté Jones. J’ai dû l’appeler ou le texter deux à trois fois par jour. J’étais rendu à un point de ma vie où j’étais convaincu qu’il s’agissait de ma dernière chance, moi qui en avais toujours eu plusieurs auparavant. Je venais de participer au mini-camp des Blue Bombers à la fin avril et ils m’avaient libéré. Je savais que l’occasion que m’offraient les Alouettes, je ne pouvais pas la rater.»

«Il est persistant, à n’en pas douter, a ajouté Mack en riant. Mais j’avais vraiment aimé ce que j’avais vu, alors ça ne me dérangeait pas tant que ça.»

«Quand Joe m’a appelé pour le camp, il m’a dit que j’aurais ma chance, a indiqué Jones. (…) Quand je suis arrivé ici, je n’avais qu’un sac à dos avec juste assez de sous-vêtements, de bas et quelques t-shirts. Je m’en venais ici pour rester, pour me prouver que je pouvais encore le faire. Je ne voulais donc pas apporter trop de bagages pour me rappeler l’objectif que je devais atteindre.»

Le football, un troisième choix

Le football est entré très tard dans la vie de Jarnor Jones.

Il se rappelle avoir participé à ses premiers entraînements dirigés à l’âge de 16 ou 17 ans, «pour devenir plus fort sur les courts de basket». Mais quand est venu le temps d’évaluer ses options pour ses études universitaires, les bourses étaient plus intéressantes pour se joindre au programme de football qu’à ceux de baseball ou de basketball — ses sports préférés en grandissant.

«J’ai choisi NC State (l’Université de l’État de la Caroline du Nord) car l’entraîneur des demis défensifs à l’époque me connaissait. Il avait confiance en moi, comme j’avais confiance en lui. J’y ai été deux ans. L’entraîneur qui m’avait recruté a fini par être congédié et un nouveau personnel d’entraîneurs est arrivé.

«J’étais très fier de mes prouesses sur le terrain, mais je me suis égaré, a ajouté celui qui a vu le jour à Lithonia, en Georgie, le 29 avril 1994. Je ne portais pas tellement attention aux responsabilités qui venaient avec la bourse d’études qui m’avait été allouée. La vérité, c’est que je ne m’étais jamais imaginé à l’université pour jouer au football, mais bien pour jouer au basketball ou au baseball. C’était gros pour moi de jouer pour une université du ‘Power 5’.»

Jones décide donc de faire un pas de recul et de passer une année dans un «junior college», l’équivalent du cégep ici. Il obtient en 2015 son diplôme en sciences humaines du Georgie Military College. Et d’autres offres de bourses, dont celle d’Iowa State, où il passera ses deux dernières années d’admissibilité universitaire, en plus de décrocher un baccalauréat en communications.

Réaliste, Jones ne s’attend pas à être réclamé dans les premières rondes au repêchage de la NFL en 2017. Mais il se disait que la septième — et dernière — ronde était peut-être accessible.

«Ne serait-ce qu’en raison de mes mensurations — il fait alors six pieds, trois pouces pour 209 livres — et de mes statistiques lors du Pro Day. Finalement, ça ne s’est pas produit. Par contre, j’ai signé un contrat avec mon équipe locale, les Falcons d’Atlanta. C’est l’un des moments dont je suis le plus fier dans ma carrière.»

Son passage dans la NFL a été de très courte durée: quatre petits matchs, aucun comme partant, puis les Falcons l’ont retranché. Il a bien passé quelque temps dans l’organisation des 49ers de San Francisco, mais n’a pas eu la chance de fouler le terrain avant d’être congédié de nouveau.

«J’étais plutôt immature à cette époque. Je ne comprenais pas ce qui se passait, je prenais ça très personnel. C’est normal: après tout, on vous dit qu’on n’aime pas ce que vous faites et qu’on aime mieux le gars d’à côté.

«Ce que j’ai fini par comprendre plus tard, c’est qu’il y a tant de variables d’impliquées pour expliquer pourquoi tel ou tel joueur n’est peut-être pas le match parfait pour une organisation à un moment précis. C’est Morgan, que je fréquentais à l’époque, qui m’a fait réaliser tout cela.»

En plus de sa vie professionnelle, sa vie personnelle s’est trouvée chamboulée au même moment: son frère Jeremiah, d’un an son cadet, a été assassiné.

«Ce n’est pas un appel intéressant à recevoir. Heureusement que ma famille a aussi été très présente pour moi à ce moment. Ils étaient vraiment sur la première ligne de mon groupe de soutien dans cette période difficile. Ils m’ont aidé à comprendre que ce n’est pas le football qui définit mon existence. Je suis Jarnor, avec ou sans football. Mais je ne cacherai pas que ce furent des moments très sombres pour moi.»

S’il lui arrive encore souvent de penser à son frère, Jones apprécie chaque moment passé à Montréal.

«De m’entourer de bonnes personnes m’a beaucoup aidé à me sortir de ce marasme. Les gens que tu choisis pour ton entourage définissent vraiment le genre de personne que tu deviendras. C’est cliché, mais c’est vrai. (…) Il m’a fallu du temps pour comprendre que tout cela était plus gros que moi, que je me dise que je passais peut-être de mauvais moments, mais que la vie est plus que cela.

«Je joue donc au football non seulement pour moi, ma famille et mes amis, mais également pour les partisans, qui vivent peut-être aussi des moments difficiles dans leur vie. Peut-être que de voir un match peut mettre un petit baume sur ce qu’ils vivent», a-t-il confié.

Frédéric Daigle, La Presse canadienne