2001: les gratuits débarquent à Montréal

Il y a 10 ans, deux quotidiens gratuits faisaient leur entrée sur la scène médiatique montréalaise. Distribués dans le réseau de transport en commun de la métropole, ils ont créé un petit chambardement tant auprès des usagers du transport en commun et des publicitaires que des médias.

Le journal Métro a été à l’origine du premier bouleversement. Le 1er mars 2001, il était pour la première fois distribué dans les stations du métro de Montréal. Moins de deux semaines plus tard, Quebecor lançait le Montréal métropolitain qui, faute d’entente de distribution avec l’ancienne Société de transport de la Communauté urbaine de Montréal (STCUM), devait être donné de main à main par des camelots.

Cette révolution médiatique, si c’en était une, s’est déroulée en douceur, selon les souvenirs du secrétaire général de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, Claude Robillard. «Le débat s’est fait de façon très bon enfant, se rappelle-t-il. Il y a eu un certain nombre de craintes, mais ce n’était pas des grandes craintes parce qu’ici, on à l’habitude d’avoir des hebdos gratuits, comme Voir, Mirror, etc.»

Rien à voir avec l’arrivée de Metro en France, où, en 2002, les syndicats parisiens de l’impression et de la distribution ont détruit des milliers de copies en plus de bousculer des camelots. C’est qu’ils reprochaient à la direction de Metro d’imprimer le journal au Luxembourg plutôt qu’en France.

À Montréal, il y a eu tout de même une saga judiciaire au cours de laquelle Quebecor a contesté le caractère exclusif de l’entente de distribution conclue entre la STCUM et le journal Métro. L’empire médiatique a finalement été débouté en 2005 par la Cour suprême. L’Association des détaillants et tabagistes du métro a aussi menacé d’intenter un recours en justice contre la STCUM puisque l’arrivée des gratuits dans le métro avait un effet néfaste sur les ventes de journaux.

Du point de vue journalistique, les quotidiens gratuits étaient plutôt mal vus. «Le quotidien qu’on peut se procurer sans le moindre effort (il est gratuit), qui semble fonctionner sans journalistes (cherchez une signature), sans sources (mais d’où proviennent les nouvelles?) et pratiquement sans textes (on dirait des légendes de photos allongées…). On pourrait étirer la liste : sans textes maison, sans éditoriaux, sans analyses, sans reportages, sans chroniques, sans scoops», écrivaient en 2001 les journalistes Patrick Lagacé et Jocelyne Richer, respectivement du Journal de Montréal – à l’époque – et de La Presse Canadienne, qui assumaient les fonctions de rédacteurs en chef du magazine le Trente.

L’arrivée des quotidiens gratuits a aussi suscité des craintes au sein des journaux payants, qui s’inquiétaient de perdre des lecteurs et, par conséquent, de la publicité. Elles ont été confirmées en 2003 lorsque le lectorat de Métro et de Montréal métropolitain – devenu le 24 heures – a été mesuré pour la première fois par la firme NADbank. Le Journal de Montréal et La Presse ont vu leur lectorat diminuer de 3 %. Les pertes ont été plus importantes parmi les lecteurs de 18 à 34 ans, une clientèle qui est particulièrement ciblée par les quotidiens gratuits. À l’époque, NADbank évaluait que ceux-ci rejoignaient 325 000 lecteurs francophones par semaine, dont 160 000 chaque jour.

«Il y a un transfert effectif de lecteurs des titres payants vers les gratuits, mais en même temps, il y a des lecteurs qui se sont ajoutés», explique le secrétaire général du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval, Daniel Giroux. En effet, le nombre de personnes qui s’informent à partir d’un quotidien pendant la semaine a crû de 18 % de 2001 à 2004.

Quant à la publicité, elle était déjà en crise en 2001 en raison de l’explosion de l’internet. L’arrivée des gratuits n’a fait que rendre un peu plus pénible cette période d’incertitude, croit Daniel Giroux. «Quand l’offre d’espaces publicitaires s’est accrue de façon beaucoup plus importante que la croissance de l’économie, des budgets qui allaient auparavant aux payants sont allés vers les gratuits.»

Les journaux gratuits dans dix ans

 Le journal Métro et le 24 heures, qui existent depuis 10 ans à Montréal, seront-ils encore là dans une décennie? Claude Robillard est optimiste. «À moins que le prix de la tonne de papier quadruple et que les publicités ne suffisent plus, je ne vois pas pourquoi les quotidiens gratuits n’y seraient pas», fait-il valoir. S’ils veulent continuer à informer, les quotidiens gratuits devront livrer bataille sur un autre front, croit Jean-Claude Leclerc : internet.

Les médias gratuits aussi bien que les payants ont des pièces sur l’échiquier. «Si les gratuits, où qu’ils soient, réussissent à répondre aux besoins de ceux qui manquent de temps ou d’argent et qui veulent de l’information en capsules, à ce moment-là ils vont continuer à avoir la faveur d’un public suffisant pour faire leurs frais», croit le journaliste du Devoir.

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