(Durant la Coupe du monde de rugby, qui se tient du
9 septembre au 23 octobre en Nouvelle-Zélande, j’invite de façon régulière mon
collègue Lionel Martin à venir discuter avec moi de tout ce qui se passe dans
le merveilleux univers de ce sport aussi spectaculaire que brutal.)
Le deuxième week-end d’action à la Coupe du monde de rugby est déjà derrière nous. Nous avons eu droit à une «surprise» avec la victoire de l’Irlande contre l’Australie, à une défaite décevante pour les partisans canadiens et à une autre performance extraordinaire des All Blacks. Analysons donc tout ça avec notre cher Lionel.
Mathieu : connaissant la grande objectivité des médias canadiens quand il est question des différentes équipes nationales, j’aimerais avoir quelques éclaircissements sur la défaite de 46-19 du Canada contre la France. J’ai lu à quelques endroits que l’équipe canadienne avait fini par flancher en fin de rencontre, car elle disputait son deuxième match en cinq jours. Est-ce que le Canada a vraiment donné une bonne opposition à la France ou est-ce que les médias locaux tentent de donner un peu trop de crédit à une équipe courageuse, mais qui ne compte pas encore sur assez de talent pour jouer avec les grands?
Lionel : d’abord, une remarque préliminaire. Au rugby, les matchs basculent souvent après 60 minutes de jeu. Le rugby est un combat qui consiste à épuiser son adversaire par des regroupements et beaucoup de mouvements. Les grosses équipes procèdent souvent à un travail de sape, qui finit par payer dès que leurs adversaires, qui défendent héroïquement depuis une heure, commencent à montrer des faiblesses. C’est aussi un moment où beaucoup de remplaçants entrent en jeu. Et les grandes équipes ont des bons joueurs en réserve sur le banc, alors que les «petites» nations ont moins de profondeur de banc. Entre la fatigue accumulée pendant une heure et la différence de qualité des remplaçants, c’est souvent à ce moment-là que le sort des matchs se décide.
Le Canada a résisté longtemps contre la France, défendant férocement chaque ballon, mais a commencé à rater des plaquages et à laisser un peu de champ libre à la France à partir de la 65e minute. La France a gagné à l’usure même si le Canada a semblé à la hauteur les trois quarts de la durée du match, laissant un quart d’heure à la France pour finalement faire une différence nette au pointage. Le manque de récupération des Canadiens n’a sûrement pas aidé à tenir la distance, mais la France était supérieure et il est toujours difficile de gagner un match où l’équipe passe son temps à défendre, ce qui est plus exigeant que d’attaquer.
Mathieu : peut-on vraiment qualifier la victoire de l’Irlande (6e au monde) contre l’Australie (3e au monde) de surprise? Est-ce que cette défaite de l’Australie aura des conséquences sur ses chances de remporter le titre?
Lionel : oui, c’est une surprise, car l’Australie était vue comme la seule équipe capable de rivaliser avec la Nouvelle-Zélande. De plus, les organisateurs avaient «prévu» que ces deux équipes ne pouvaient se rencontrer qu’en finale si elles terminaient en tête de leur groupe. Et à moins que l’Irlande ne flanche contre l’Italie à son dernier match, elle va remporter la poule C et rencontrer le deuxième de la poule D (Pays de Galles, Samoa ou Fidji). L’Australie retrouvera sûrement l’Afrique du Sud (qui est en passe de remporter la poule D) en quart de finale! Cela éliminerait de fait un des favoris dès les quarts.
Sans faire des longues conjonctures et vouloir trop anticiper, les experts prédisent aussi que l’adversaire probable en demi-finale du vainqueur de ce quart serait la Nouvelle-Zélande (si elle remporte son groupe et bat son adversaire des quarts). Ce qui ouvre la compétition à une finale nord-sud, la meilleure équipe européenne sortie d’un côté du tableau contre la meilleure nation du sud sortie de l’autre partie de tableau. Quoique, la France pourrait encore changer la donne en battant la Nouvelle-Zélande le week-end prochain et changer encore une fois les quarts anticipés par les experts. Ils restent trois matchs pour toutes les équipes, donc n’anticipons pas trop et laissons place au jeu et espérons d’autres surprises!
Mathieu : je n’ai pas vraiment de questions concernant les All Blacks, mais je voulais simplement souligner la beauté de leur jeu. Sans être un connaisseur de rugby, je sais reconnaître une grande équipe sportive. La façon dont la Nouvelle-Zélande contrôlait le ballon contre le Japon était stupéfiante. Les Néo-Zélandais étaient tellement dominants qu’on avait l’impression de regarder un match entre le Canadien et une équipe midget AAA.
Lionel : tu as compris pourquoi les All Black ont tant de fans, y compris en dehors de la Nouvelle-Zélande. Leur façon de jouer est magique et tout semble simple et facile pour eux!
Mathieu : même si le rugby m’intéresse de plus en plus, je suis encore très loin de piger toutes les subtilités du jeu. J’ai donc encore quelques questions techniques à poser à notre expert maison. Pourquoi les équipes font-elles des bottés courts? Parfois, une formation semble vouloir dégager son territoire, mais envoie le ballon très haut dans les airs et pas très loin. Cela ne semble pas être une stratégie défensive très efficace.
Lionel : contrairement au football américain, une équipe peut récupérer le ballon après un botté et poursuivre le jeu. Les bottés de défense sont donc soit longs – on occupe le terrain en repoussant son adversaire loin de la ligne d’essai ou on cherche une touche le plus loin possible –, soit courts – on tente de repartir à l’attaque en récupérant le ballon dans le camp adverse! Vu que le jeu est continu au rugby, le jeu au pied est une option comme une autre et la seule façon de lancer le ballon vers l’avant… Il y a même parfois des passes au pied pour déjouer la ligne de défense qui sont trop proches des attaquants.
Une remarque pour finir, seuls les joueurs qui sont derrière le botteur au moment du coup de pied ont la possibilité de négocier la ballon à l’arrivée.
Mathieu : une chose que je trouve étrange: l’équipe qui vient de marquer un essai est celle qui reçoit le botté d’envoi sur la séquence suivante. N’est-ce pas un trop gros avantage? Au football américain, c’est le contraire qui se produit.
Lionel: en fait, l’équipe qui vient d’encaisser des points a l’avantage de réaliser le botté d’engagement. Elle peut donc repousser le jeu loin dans le camp adverse, tout en perdant le ballon, ou tenter de contrôler le ballon en récupérant le botté joué court, mais au-delà de la ligne pointillée des 10 mètres (par rapport à la ligne médiane). Par rapport au football, cela peut sembler être un mince avantage, mais il ne faut jamais oublier que le jeu au rugby est moins placé et se déroule en continu. Les changements de main du ballon sont aussi beaucoup plus fréquents.
Mathieu : un petit quelque chose que je trouve assez cocasse: avant la première mêlée d’un match, les réseaux de télévision présentent une infographie qui nous donne le poids total des joueurs qui participent au scrum. Par exemple, la Nouvelle-Zélande avait un avantage d’environ 50 kilos sur le Japon. Est-ce que cette différence de poids a un gros impact sur un match?
Lionel: le poids a une influence, car c’est huit joueurs qui cherchent à en pousser huit autres donc les plus lourds sont plus durs à bousculer et sont a priori plus «forts» pour pousser. Mais comme je disais dans un billet précédent, la mêlée n’est pas juste un question de force, mais aussi un phase très technique. Être plus lourd n’est avantageux que si la technique de la mêlée est parfaitement maîtrisée!