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«Brisez le silence», dit aux femmes le Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix

«Brisez le silence», dit aux femmes le Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la paix
Photo: Lise Aserud/APDenis Mukwege

MONTRÉAL — «Brisez le silence», a dit le médecin congolais Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, aux femmes victimes de violences sexuelles. Vous allez ainsi détruire «l’arme absolue des bourreaux» et les empêcher de sévir dans l’impunité, a soutenu l’homme, en visite à l’Université de Montréal vendredi.

Le viol dans les guerres et les conflits armés est une «arme de destruction massive», dont les effets se font sentir sur plusieurs générations, a dénoncé le gynécologue-obstétricien, dans un entretien privé avec La Presse canadienne, à Montréal.

Malheureusement, c’est une arme que le monde ne veut pas reconnaître et ne veut pas sanctionner, dit-il.

Surnommé «l’homme qui répare les femmes», il a cessé depuis longtemps de compter le nombre de femmes torturées et mutilées venues se faire soigner dans son hôpital en République démocratique du Congo (RDC).

Il les encourage à parler de ce qu’elles ont subi, pour que les agresseurs soient tenus responsables de leurs crimes. «Le silence est une arme qu’utilisent les bourreaux» car il les protège, dit le médecin. «Pour nous, la justice fait partie du processus de guérison. Ça leur (les femmes) permet de restaurer leur dignité.»

Mais aussi, la parole aide à les libérer de leurs souffrances.

«Ne pas briser le silence, ça veut dire qu’on leur fait porter le fardeau du silence. Lorsqu’on ne dit pas, ça ne veut pas dire qu’on ne souffre pas», a-t-il expliqué en soupesant ses mots.

Ce qu’il voit sur le terrain, c’est que les femmes qui ont parlé ont la capacité de commencer une nouvelle vie après leurs agressions. Cela leur donne une force, rapporte-t-il.

Il en a vu certaines se promener dans la rue avec leurs papiers du tribunal, montrant qu’elles avaient gagné contre leurs bourreaux — mais aussi qu’elles n’étaient pas fautives, a-t-il raconté lors d’une discussion organisée vendredi à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Car leur sort est souvent d’être ostracisées après un viol.

C’est pourquoi il souhaite aussi que les communautés soutiennent ces femmes.

Malgré toutes ces années passées à soigner celles «dont les corps ont été utilisés comme champs de bataille», l’horreur des guerres et des conflits armés n’est pas encore derrière nous, souligne le Dr Denis Mukwege.

ll a récemment traité un bébé de six mois, violé par un adulte.

Il a vu des femmes violées à répétition jusqu’à ce qu’elles perdent conscience. Des femmes dont les organes génitaux et le système reproductif ont été détruits au point où elles n’auront jamais d’enfants. D’autres violées devant leurs enfants, pour faire un maximum de dommages.

Alors que les pays ont réussi à s’entendre pour bannir certaines armes, comme les gaz chimiques — avec un succès parfois mitigé — pourquoi est-il si difficile d’obtenir un consensus sur le viol utilisé comme arme de guerre?

Le médecin se questionne et n’est pas certain de la réponse. Il parle d’une incompréhension de la souffrance des femmes et aussi d’un «certain machisme». Il rapporte le commentaire d’un diplomate aux Nations unies: « le viol ne devrait pas se discuter au Conseil de sécurité».

Lors de l’entretien, il parle aussi du cas d’un homme violé, dont le sexe avait été amputé. Dr Mukwege dit que des centaines de journalistes l’ont contacté parce qu’il était soigné dans son hôpital.

«Ça m’a révolté. Parce que je m’étais dit: toutes les filles qui sont ici avec une amputation, donc une destruction totale de leur appareil génital, ça n’émeut pas», dit-il en prenant soin de ne pas minimiser ce que cet homme a vécu.

La violence continue, «mais le monde a décidé de fermer les yeux et les oreilles», déplore-t-il avec sa voix douce et posée, d’où l’indignation qui ressort par moments.

Un partenariat avec l’Université de Montréal

Le prix Nobel de la paix qui lui a été décerné en 2018 lui a accordé encore plus de visibilité, qu’il utilise pour porter cette cause partout où il peut.

Ce vendredi, il en a parlé à Montréal, où il a également signé une entente entre l’Université de Montréal et la Fondation Panzi RDC, liée à l’hôpital qu’il a fondé, qui assure non seulement la prise en charge médicale des trop nombreuses femmes victimes de violences sexuelles, mais aussi leur santé psychologique et sociale. Cette entente de collaboration officialisera la participation de cinq facultés de l’université à des échanges et des projets de recherche et de formation dans plusieurs domaines.

L’université mettra à contribution son expertise en formation et en recherche au service de celle du Dr Mukwege en matière de soutien aux victimes de violences sexuelles, est-il précisé. 

L’institution d’enseignement montréalaise lui a d’ailleurs décerné un doctorat honorifique vendredi après-midi pour souligner tout ce qu’il a accompli au cours de sa carrière.

Outre son travail à l’hôpital, le Dr Mukwege a acquis une renommée internationale en plaidant la cause de ces victimes.

Celles-ci lui ont demandé quelque chose: «Allez porter notre voix», a-t-il confié à La Presse canadienne.

«Donnez votre voix aux sans-voix. Vous qui êtes dans une démocratie, vous, dont la voix peut être écoutée par vos leaders, dites-leur que ce qui se passe en RDC est humainement inacceptable. Demandez-leur de s’engager pour le processus de paix.»

Au Congo, on est en train de parler de six millions de morts, de quatre millions de personnes déplacées, de centaines de milliers de femmes violées, rappelle tristement le médecin des femmes.

Aux Québécois et aux Canadiens, il demande aussi de l’aider à dénoncer les atrocités, en s’informant, et en demandant aux dirigeants pourquoi les recommandations du rapport de l’ONU sur les violations des droits de la personne en RDC ne sont pas suivies. Le rapport se trouve ici: https://ohchr.org/fr/countries/africaregion/pages/rdcprojetmapping.aspx

Stéphanie Marin, La Presse canadienne