Josie Desmarais/Métro De gauche à droite: Fo Niemi, Julian Menezes et Alain Babineau, dans les bureaux du CRARR.

Six ans après qu’il eut porté plainte contre deux agents du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) pour profilage racial, Julian Menezes a finalement conclu un règlement avec la Ville de Montréal en juin dernier. M. Menezes a annoncé mardi que les deux parties se sont entendues sur un paiement de 25 000$, sans toutefois y inclure une charge de responsabilité.

L’histoire de cet homme d’origine indienne a fait énormément de bruit dans les médias depuis 2012. À l’époque des manifestations étudiantes du printemps érable, alors qu’il ne participait à aucun rassemblement, Julian Menezes avait été violemment arrêté par deux policiers de la métropole, Stéfanie Trudeau (mieux connue sous le nom de matricule 728) et Constantinos Samaras.

L’homme natif de Toronto, qui vit à Montréal depuis 17 ans, a réitéré mardi avoir été «abusivement traité et poussé violemment dans le véhicule lors de l’intervention, tout en recevant des insultes raciales et homophobes» de la part de la constable Trudeau. Celle-ci aurait notamment employé les mots «Fucking Indian» à son endroit. Au courant du trajet vers le poste de police, la policière a accéléré, puis freiné brusquement à plusieurs reprises, infligeant de sérieuses blessures au visage de Julian Menezes, dont la ceinture n’avait pas été bouclée.

En janvier 2017, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse avait recommandé à la Ville de Montréal de payer 40 000$ en dommages à M. Menezes, mais celle-ci n’y a pas donné suite. Le jeune homme a alors porté sa cause devant le tribunal des droits de la personne. Aujourd’hui, l’histoire se termine par une entente hors-cour.

L’homme approchant aujourd’hui la trentaine s’est dit mitigé par rapport au dénouement de cette affaire, dans une entrevue donnée à Métro.

«Je suis content que ce soit enfin terminé, puisque je peux commencer à digérer ce qui s’est passé. Je me réjouis aussi qu’on ait trouvé une entente, mais malgré tout, je suis déçu qu’on n’ait pas été capable de retenir des mesures systémiques pour changer les choses, a-t-il déploré. C’est pour ça que je me battais depuis le début.»

À ses dires, la Ville de Montréal n’était pas «vraiment ouverte» à intégrer les éléments mis de l’avant par son équipe et lui dans le Plan stratégique en matière de profilage racial et social. «Il y avait beaucoup de résistance, a-t-il rapporté. Pour moi, c’était une entente maintenant ou alors un procès qui aurait pu durer très longtemps, surtout si on s’en va en appel. Ça aurait été violent.»

Les années qui ont suivi l’incident de 2012 ont été très intenses, a reconnu la victime, qui affirme s’être même sentie exclue de sa propre communauté à travers le long processus d’entente.

«J’en suis venu à me demander si j’appartenais à la communauté de Montréal, si j’étais un citoyen comme les autres, a-t-il illustré. J’ai senti un déracinement complet, comme si ma ville, ma province, mon pays, ce n’était pas le mien. Heureusement, j’avais des gens autour de moi pour me soutenir, mais ce n’est vraiment pas le cas de tout le monde.»

Entamer des réformes
Julian Menezes ne croit pas que son histoire soit anecdotique, mais plutôt symptomatique d’un problème beaucoup plus grand à l’interne au SPVM. «On parle d’un racisme institutionnel frappant qui n’est pas nécessairement conscient, a-t-il tranché. Les gens qui sont là pour vous protéger, qui sont investis de pouvoir, ils s’en servent pour attaquer votre identité comme citoyen. C’est grave, c’est un profond manque d’humanité.»

En juin 2017, deux comités du Conseil municipal avaient tenu des consultations publiques sur le profilage racial et social, desquelles 31 recommandations ont émanées. «Près d’un an plus tard, on ne connait toujours pas le sort ou même l’application de ces solutions», a dénoncé le Centre de recherche-action sur les relations raciales (CRARR) qui a assisté M. Menezes dans sa plainte.

Le directeur général de l’organisme, Fo Niemi, implore la Ville d’agir pour corriger les trois plus importantes pratiques d’abus dans le monde policier. «D’abord, les sanctions contre des policiers connus pour leur comportement violent ou abusif doivent être plus sévères, allant jusqu’au renvoi», a-t-il plaidé.

Il demande aussi à ce que les standards de reddition de compte soient «plus stricts». «Les cadres de la police, à commencer par le chef lui-même, devraient rendre des comptes sur leur tolérance envers des comportements discriminatoires connus», a soutenu M. Niemi, ajoutant au passage qu’il ne devrait plus non plus être permis de relâcher des personnes vulnérables et sans ressources en pleine nuit, comme ce fut le cas de Julian Menezes.

Chaque année, la Ville devrait également publier un rapport sur toutes les plaintes et les poursuites pour racisme et autres formes de discrimination déposées contre le SPVM, «ainsi que le coût de toutes les procédures qui y sont reliées», a-t-il martelé. Une formation sur la diversité et les minorités visibles pourrait également être donnée aux agents, dès leur entrée en fonction, selon lui.

Au cours des prochains mois, le CRARR et M. Menezes entendent mener des campagnes importantes pour convaincre l’administration en place d’impliquer les communautés culturelles concernées dans la prise de décisions. «Les gens affectés par le profilage racial, ce sont eux qui doivent pouvoir parler, et moi, je veux y participer», a insisté Julian Menezes. Si je ne pensais pas que les solutions existaient, je ne lutterais pas pour ça. Le changement est possible.»

Ses propos ont été chaudement applaudis et soutenus sur place par Alain Babineau, un ancien policier de la Gendarmerie royale canadienne (GRC) ayant servi pendant près de 30 ans et qui a récemment réorienté sa carrière en droit.

«Parfois, j’ai honte du métier que j’ai choisi, a-t-il lancé. On a besoin d’un fort programme de recrutement, car on doit attirer les minorités visibles [au SPVM]. C’est ridicule en ce moment la situation au Québec. On doit voir un dévouement pour le changement, dès maintenant.»

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