Au printemps 1986, j’étais élève en lettres modernes au lycée, l’équivalent du cégep au Québec. Ce jour-là, un surveillant a fait le tour de toutes les classes de première pour nous distribuer un formulaire. Sans explications ni avis d’un spécialiste, il nous a sommés de choisir une filière pour nos futures études.

De retour à la maison, je devais me démerder pour cocher, au choix, trois filières par ordre de préférence. Au coin d’une table, j’ai demandé l’aide de ma mère pour fixer mon avenir. Hébétée, elle m’a envoyé voir ailleurs. Elle ne voulait surtout pas porter l’odieux de mon éventuel échec professionnel. Je l’aurais torturée toute sa vie, sinon.

Pris au piège, je me suis rabattu sur les grands frères du quartier. En sortant de chez moi, j’ai croisé un voisin, un des plus brillants étudiants de la ville. Un bollé, comme on dit ici. Je l’ai sollicité pour en finir avec la torture de mon maudit formulaire d’orientation. Sa réponse a été laconique :après l’université, qui ne chôme pas? Le diplômé en sciences économiques! Mon choix a été fait aussi rapidement que la réponse de mon voisin. À mon insu, ma carrière a été dictée par le marché. Sur son autel, j’ai sacrifié mon amour de la littérature et de l’histoire.

Dans ces temps-là, quelle était la hantise des futurs étudiants? S’embarquer dans des cursus dits ringards. Du coup, on fuyait les branches littéraires. Ce n’est pas pour rien que les filières en philosophie ont été bannies des universités de mon ancienne planète en un temps record.

Un quart de siècle après, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Grâce à mon bac en économie, j’ai effectivement réussi professionnellement. Mais j’avais toujours au travers de la gorge ma vocation abandonnée. Il aurait fallu le déchirement d’une immigration pour me ressaisir. À 35 ans, j’ai viré à 180 degrés. J’ai entamé des cours du soir pour décrocher un certificat en journalisme. À 40 ans, j’ai plongé dans le vide. C’était audacieux de changer de carrière avec la responsabilité d’une famille. Ç’a été la bonne décision.

Ailleurs comme ici, le jour où on a commencé à planifier notre avenir sur la base du marché, notre âme a foutu le camp par la porte arrière. On s’endette pour investir dans un diplôme payant. Après, il faut le monnayer vilement pour rembourser sa dette le plus tôt possible.

On prend goût au jeu. On s’endette pour avoir une plus grande maison dans un quartier chic, loin des perdants, ceux qui n’arrivent plus à suivre le rythme effréné de la course à la dette. Ensuite, c’est le char, les fringues, les clubs privés, la maison dans le Sud et ainsi de suite. Plus on est endetté, plus on est asservi.

Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.

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