Tout le monde s’entend pour considérer l’éducation comme un investissement, et à juste titre. Le gouvernement du Québec partage ce point de vue. Il l’a réitéré à plusieurs reprises, et encore en fin de semaine, lors du Forum des idées organisé par le Parti libéral du Québec. Mais un investissement dans quoi exactement?

Pour une société avide de croissance économique, comme l’est le Québec, l’éducation est un investissement dans la formation de futurs travailleurs qualifiés et entrepreneurs innovateurs – une main-d’œuvre efficace. Ces ressources humaines pourront alors contribuer aux industries qui alimenteront le développement économique. L’école a aussi pour mission d’être une grande égalisatrice, de faire en sorte qu’on ne soit pas soumis aux conditions de notre naissance, de permettre à tout le monde d’accéder également à des emplois rémunérateurs. Voilà pourquoi le Rapport Demers sur l’offre de formation collégiale, publié il y a près d’un an, recommandait en priorité un meilleur arrimage entre la formation collégiale et le marché du travail. Tout cela est juste et bon. Mais bien insuffisant. Car nous ne sommes pas seulement des agents économiques.

Une mission essentielle de l’éducation, c’est de transmettre ce qu’il faut savoir pour bien se connaître et pour comprendre les autres; pour savoir donner un sens à la vie, participer à plus grand que soi, partager une culture universelle. On n’apprend pas cela dans des cours de comptabilité, de génie ou de chimie. Les arts et les humanités sont les disciplines qui transmettent ces clés d’accès. Malheureusement, les décideurs politiques les voient de plus en plus comme des fantaisies inutiles dont on doit se débarrasser pour être compétitif sur le marché mondial. La semaine dernière, le gouvernement japonais demandait aux universités de ne plus enseigner la littérature et les sciences humaines. Pour le ministère de l’Éducation nippon, cet enseignement ne répond pas «aux besoins de la société». De même, en exigeant qu’ils coupent «dans le gras», ce que le gouvernement québécois dit aux établissements d’enseignement, c’est : coupez ce qui ne rentre pas dans notre vision de l’éducation-comme-moyen-de-s’enrichir.

Voulons-nous être des humains complets? Être des agents politiques et sociaux qui agissent sur le monde en étant bien plus que des consommateurs ou des travailleurs? Voulons-nous que fonctionne la société, pas juste l’économie?

Pour y parvenir, il faut enseigner et cultiver ce que la grande philosophe américaine Martha Nussbaum appelle les «émotions démocratiques» : la capacité de critique, d’argumentation et d’humilité, la capacité de se mettre à la place d’autrui, la capacité d’imagination. Les arts, la littérature, la philosophie nous donnent ces capacités.

Cela fait des mois que les enseignants et professeurs de tous les paliers d’éducation lancent un cri du cœur pour un système éducatif ouvert, libre et humain. Une école émancipatrice. Cela prend des ressources et cela prend une vision qui ne réduit pas l’éducation à une machine à produire des travailleurs. On espère que le gouvernement sortira de ses ornières pour comprendre, au-delà des colonnes de chiffres, l’immense trésor qu’il veut piller.

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