Coopérative d’habitation dans Griffintown, Mount Stephen Club, écoles de la CSDM, Maison de Radio-Canada, square Viger : il ne passe plus un mois sans qu’une crise patrimoniale frappe Montréal.

On démolit édifices et places publiques au nom de la sécurité publique. On en laisse dépérir d’autres dans l’indifférence jusqu’à ce qu’ils pourrissent et que la démolition s’avère la seule solution envisageable. On se déculpabilise parfois en ne conservant que des façades d’édifices à caractère historique qu’on appose sur de nouveaux bâtiments désincarnés en se convainquant que «c’est mieux comme ça plutôt que de ne rien préserver du tout».

Résultat : la ville s’appauvrit progressivement avec la disparition de nombreux témoins historiques, non seulement de styles architecturaux mais également de courants de pensée qui ont façonné Montréal.

Le dossier chaud de l’heure : le 50 de la rue Louvain Ouest, un vaste édifice industriel au cœur de Chabanel qui a servi à la fabrication d’armement pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il s’agit d’un des rares lieux montréalais liés à l’effort de guerre qui soient encore debout. On y a fait travailler des centaines de femmes à l’époque.

De l’extérieur, le complexe de brique rouge ne paie pas de mine. Mais à l’intérieur, avec ses impressionnantes poutres de bois et ses magnifiques planchers en manque d’amour, c’est une tout autre histoire. En voyant cet endroit, on pense spontanément aux nombreux édifices industriels convertis du Mile-End.

Cependant, il ne restera bientôt plus que des photos de cette usine désertée. La Société d’histoire d’Ahuntsic-Cartierville, soutenue par Héritage Montréal, Action Patrimoine et l’Association québécoise pour le patrimoine industriel, a tenté d’empêcher sa démolition, mais en vain. La ville centre désire y bâtir une cour de voirie juxtaposée à des locaux administratifs. Les élus d’Ahuntsic-Cartierville appuient le projet.

J’ai d’ailleurs été stupéfait, lors du conseil d’arrondissement auquel j’ai assisté lundi, par les élus qui ont présenté un argumentaire peu élaboré pour justifier leur décision, à commencer par le maire Pierre Gagnier, qui a étalé son manque de connaissances dans ce dossier.
Premier argument : le bâtiment ne bénéficie d’aucun statut patrimonial, qu’il soit municipal, provincial ou fédéral. S’il avait fallu s’en remettre à cette logique ces dernières années, imaginez le nombre de bâtiments qui aurait été effacés de notre paysage urbain! Même la basilique Notre-Dame n’est pas classée, c’est vous dire.

Autre argument : le bâtiment, construit en temps de guerre de façon temporaire, devait être démoli au cours de l’année suivant la fin des hostilités. Et après? L’édifice est toujours debout 75 ans plus tard et a été utilisé jusqu’en 2012 à des fins industrielles sans trop de problèmes. On ajoute d’ailleurs que le caractère temporaire du bâtiment a entraîné l’utilisation de matériaux et de techniques qui ont rendu sa restauration pratiquement impossible sans le dénaturer. Avec un tel raisonnement, le bâtiment actuel du Casino de Montréal, issu d’une conception éphémère pour l’Expo 67, aurait dû être démantelé ou largement défiguré avec le temps.

Bref, en matière de patrimoine, on sent encore une fois une absence d’expertise, voire de volonté et d’imagination, pour préserver notre mémoire collective. La ville centre ne doit-elle pas donner l’exemple par le truchement de ses propres projets? Loin de moi (et des défenseurs du patrimoine cités plus haut) de s’opposer à l’arrivée d’une cour de voirie dans le secteur. Au contraire. Mais comme l’a mentionné un citoyen lors du conseil, n’y a-t-il pas moyen de s’inspirer des shops Angus pour évoquer la volumétrie et l’esprit du lieu plutôt que de passer le bulldozer sans plus de considération?

Les élus d’Ahuntsic-Cartierville assurent qu’une forme de mention commémorative sera intégrée au nouveau projet. Une plaque murale? Une intégration forcée d’éléments architecturaux? La meilleure façon de célébrer un lieu reste encore de le conserver.

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