En 2003, Jean Charest est élu sur la promesse, entre autres, de maintenir le gel des droits de scolarité à l’université pendant un premier mandat. Un an plus tard, le gouvernement libéral décidait de faire des économies en coupant un peu plus de 100 millions dans le régime des prêts et bourses.

C’était particulièrement cynique. La lettre de l’engagement était maintenue, mais son esprit était bafoué : plutôt que d’augmenter un petit peu le coût de l’éducation universitaire pour tout le monde, les libéraux coupaient dans l’aide aux plus vulnérables. Les étudiants se sont levés, et le gouvernement a éventuellement dû reculer.

Le problème du sous-financement chronique de nos universités restait cependant entier, et le lien de confiance déjà ténu entre les associations étudiantes et le gouvernement a été rompu pour de bon. La table était mise pour les affrontements de cette année.

Disons-le, le gel est une solution intenable, et ça n’a rien à voir avec la droite ou la gauche. D’abord, parce que rien n’a été gelé depuis 40 ans dans nos sociétés, à part justement certains tarifs liés aux services fournis par l’État. Le prix des maisons, des voitures, de l’essence, les salaires (incluant ceux des professeurs et des autres employés des universités), tout augmente et continue d’augmenter. Et puis, depuis quand faire payer par l’ensemble de la population les privilèges de ceux qui deviendront l’élite de demain est-il « de gauche »?

Il n’y a pas de compromis à faire sur le principe de l’accessibilité aux études. Mais le gel des droits de scolarité est loin d’être la seule façon d’y arriver, et il n’est pas nécessairement efficace. Le Québec est la province canadienne avec les droits de scolarité les plus bas. Il est aussi celle où le taux de diplômés universitaires est le plus bas. Pensons-y un instant : il y a, proportionnellement, plus de diplômés universitaires à Terre-Neuve et en Saskatchewan qu’il y en a ici. Ça ne vous gêne pas un peu? AJOUT: Erreur, le Québec est maintenant sixième. Étrangement, les taux de diplômation sont plus élevés en Nouvelle-Écosse et en Ontario, où c’est beaucoup plus cher…

Ça ne veut pas dire que c’est particulièrement lumineux de pratiquement doubler les frais en cinq ans, comme veut l’imposer le gouvernement. Mais ça n’est pas aussi nuisible que certains leaders étudiants voudraient le faire croire. Un diplômé universitaire – peu importe son diplôme – gagne en moyenne 15 000 $ de plus par an que celui qui n’en a pas. C’est une moyenne, il y a bien sûr toujours des exceptions. Mais ça dit ce que ça dit : le quart (ou à peu près) de la population possédant une formation universitaire s’en tire sensiblement mieux que les autres, et ils sont capables de faire leur part pour l’acquisition d’un bagage qui leur servira pour la vie. Faudrait aussi rappeler que l’État – nous – paie déjà plus des trois quarts des coûts de l’éducation supérieure.  C’est pas si mal.

La dette moyenne au sortir de l’université, selon les données de la FEUQ datant de l’automne dernier, est environ de 16 000 $. Tout de même assez gérable. Et c’est pour ceux qui en ont une. Le tiers des étudiants n’ont aucune dette à la fin de leurs études. Pourquoi faire payer moins cher à tout le monde? Pourquoi faire payer les mêmes frais aux étudiants libres, aux philosophes, aux ingénieurs et aux médecins?

On notera aussi que les droits de scolarité ne sont qu’une partie minoritaire de cette dette. La part principale, c’est tout le reste : la bouffe, le loyer, les loisirs. La vie, quoi. On peut maintenir le gel sur les droits, mais on ne peut empêcher tout le reste d’augmenter. La plupart des étudiants seraient mieux servis par un régime de prêts et bourses amélioré et plus généreux, et qui éviterait des anomalies stupides où, par exemple, les parents d’un étudiant gagnent trop peu pour pouvoir l’aider à payer ses études, mais tout de même trop pour que ce dernier soit admissible aux prêts.

La réalité actuelle, peu romantique pour les militants et tous ceux qui se réjouissent à l’idée de voir reculer un gouvernement particulièrement impopulaire, est la suivante : la très grande majorité de ceux qui veulent aller à l’université y arrivent, et l’argent n’est pas un frein. Les obstacles sont ailleurs.

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Environ la moitié des Québécois n’arrivent pas à terminer leur secondaire en cinq ans. Moins des trois quarts y arrivent avant l’âge de 20 ans. Il est là le principal obstacle. Non pas que tout le monde devrait aller à l’université : il y a d’autres choix légitimes, que ce soit en fonction de ses capacités ou de ses intérêts. Mais la principale raison qui fait que la majorité des gens n’entreprennent pas d’études supérieures est qu’ils ont lâché avant, n’en voient pas l’utilité ou choisissent tout simplement un autre cheminement professionnel. C’est une question de valeurs et d’intérêts bien plus que de finances.

Si on veut favoriser de longues études pour le plus grand nombre, et bâtir cette « société du savoir » qui n’est jamais vraiment arrivée, faudrait d’abord s’occuper des bœufs, et ensuite de la charrue.

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Doit-on pour autant accepter une augmentation si brutale? J’aurais tendance à dire oui, pour les raisons expliquées plus haut, pour la majorité des domaines d’études (je ferais exception pour les domaines liés directement à la culture, comme la littérature et les arts). Mais je profiterais aussi de l’occasion pour rebrasser un peu les cartes.

On se dit une société solidaire. Il n’y a qu’à prendre acte du sort des plus pauvres, des plus vieux et des plus vulnérables d’entre nous pour constater que ça n’est pas vrai. Les grévistes d’aujourd’hui, qui seront notre élite intellectuelle et salariale de demain, peuvent se contenter de tirer la couverte de leur côté, comme plusieurs groupes de pression le font depuis quelques décennies. Ils auront possiblement gain de cause. Ou ils peuvent être à l’origine d’une autre façon de voir les choses, qui commencera en éducation et qui pourra s’étendre ailleurs.

Ils pourraient dire à la ministre de l’Éducation  et au premier ministre : « C’est correct, on va la prendre votre hausse. Au complet. Et on va même exiger que les droits soient indexés ensuite pour éviter que le débat revienne avec la régularité d’une année bissextile. Mais on va en profiter pour faire le ménage, et voici notre liste d’épicerie » :

  • On améliore les programmes de prêts et bourse proportionnellement aux hausses, et on augmente le seuil d’admissibilité de façon à éviter les situations ridicules comme celle décrite plus haut.
  • Les droits de scolarité seront dorénavant  modulés selon les facultés. En médecine, où le salaire moyen dépassera rapidement les 100 000 $ (et même 200 000 $ pour un spécialiste) et où l’emploi est assuré, il n’y a aucune raison valable de ne pas payer plus que, par exemple, pour étudier en littérature.
  • Le remboursement sera proportionnel au revenu, au-delà d’un certain seuil. En bas de ce seuil, mettons 30 000 $ (montant qui sera indexé), la dette est suspendue indéfiniment. Au-dessus, elle est remboursée très graduellement, à mesure que le revenu augmente. Ceux qui seront assez malchanceux pour ne jamais avoir d’emploi très rémunérateur n’auront pas à porter le poids financier de leurs études.
  • Fini les campagnes publicitaires pour les universités. Les slogans, c’est bon pour les burgers et les bagnoles, mais c’est presque vulgaire quand il s’agit de promouvoir le savoir. Et il y a moyen de faire la promotion des programmes par des véhicules peu coûteux, sur le Web, sur les sites des universités, que les futurs étudiants consultent pour comparer les programmes. Mine de rien, c’est 80 millions par année depuis cinq ans qui sont ont été ainsi gaspillés.
  • Fini les projets grandiloquents qui sortent de la première mission, l’enseignement. On va en avoir pour des années à payer pour le gâchis de l’ilot Voyageur. Ça devient indécent, après un tel gaspillage, de demander aux étudiants de faire leur part.
  • Même chose pour les conditions grossières accordées dans certains contrats aux dirigeants d’universités. Pourquoi quelqu’un qui quitte volontairement son emploi dans un institution dont l’existence dépend des subsides de l’État empocherait-il un million de dollars comme prix de consolation? L’Université Concordia a dilapidé récemment quatre millions de dollars en indemnités de départ accordées à cinq cadres. Où, si vous préférez, le montant total de la hausse de frais (1625 $) pour 2500 étudiants. Ou mille bourses à 4000 $ chacune. Le pire, c’est que le gouvernement a réagi en mettant Concordia à l’amende pour deux millions. Au lieu de quatre millions envolés en fumée, ça en a donné six au bout du compte…
  • Pour éviter la tentation de recommencer, un Vérificateur des universités sera nommé, sur le modèle du Vérificateur général. Comme ça, chaque année, l’attention sera attirée sur les mauvaises pratiques de gestion. Aussi, chaque université aura l’obligation de mettre sur la page d’accueil de son site Web les grandes lignes du rapport qui la concernent, jusqu’à la publication du rapport suivant. La peur d’avoir l’air fou est généralement un bon incitatif à éviter les bêtises.
  • Si une meilleure gestion des universités, combinée à la hausse puis l’indexation des frais permet éventuellement de générer des surplus, ça restera dans le système. Par exemple, on pourra bonifier davantage les prêts et bourses pour les étudiants qui en ont besoin, ou encore investir dans des programmes d’alphabétisation. Les dépenses et les résultats de ces programmes seront mesurés, tiens, par le vérificateur nommé plus haut.

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D’aucuns argumenteront que l’impôt sur le revenu sert justement à payer les coûts associés à l’éducation. Mais l’État paie déjà des sommes considérables du berceau jusqu’au collégial. On a aussi des régimes pour indemniser les nouveaux parents, un réseau de santé public, des subventions pour la fécondation in vitro…

J’en entends déjà hurler : « Oui, mais la Norvège, elle… ». Oui, la Norvège elle. La Norvège pompe le fric de ses puits de pétroles, à presque ne plus savoir quoi en faire. Ce n’est pas exactement le cas du Québec (on pourrait commencer par vendre l’hydro-électricité le prix qu’elle vaut, ça pourrait aider, on y reviendra).

À un moment donné, la capacité fiscale de payer d’un État pour le panier de services rendus à ses citoyens finit par atteindre ses limites. Il faut choisir. Préfère-t-on demander un peu plus à ceux qui en ont les moyens, ou laisser nos vieux finir leur vie dans l’indignité? Ça peut paraître démagogique sur le coup, mais ça finit par revenir à ça.

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Les étudiants ont deux choix. Ils peuvent rester sur leur position, exiger le gel ou rien du tout, et passer pour les enfants gâtés d’aujourd’hui en attente de devenir les privilégiés de demain, et dilapider le capital de sympathie qu’il leur reste encore dans l’opinion publique.

Ils peuvent aussi faire preuve d’un peu de souplesse, d’esprit de sacrifice et d’audace, et peut-être établir les bases d’un nouveau contrat social. À eux de choisir.

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