Sean Kilpatrick Sean Kilpatrick / La Presse Canadienne

OTTAWA — La classe politique et militaire réagit avec consternation au sondage démontrant que l’inconduite sexuelle dans les Forces armées canadiennes (FAC) demeure répandue malgré la publication d’un rapport alarmant sur cette situation en avril 2015.

Selon cette enquête de Statistique Canada réalisée entre avril et juin derniers, environ 960 membres des FAC, soit 1,7 pour cent d’entre eux, ont déclaré avoir été victimes d’une agression sexuelle au cours des 12 mois précédents.

Les femmes de la Force régulière ont été quatre fois plus nombreuses à être victimes d’une agression sexuelle que les hommes (4,8 pour cent comparativement à 1,2 pour cent), et dans la moitié des cas, leur agresseur était un supérieur hiérarchique.

Plus troublant encore, le sondage rendu public lundi révèle que plus du quart des femmes de la Force régulière, soit 27,3 pour cent, ont été agressées sexuellement au moins une fois depuis leur enrôlement au sein des FAC.

«Je suis extrêmement déçu», a laissé tomber le chef d’état-major des Forces armées canadiennes, Jonathan Vance, en conférence de presse au quartier général de la Défense nationale, à Ottawa, lundi matin.

La déception est d’autant plus grande que ces gestes ont été posés après la publication d’un rapport de l’ancienne juge de la Cour suprême Marie Deschamps, qui concluait à l’existence d’une culture de la sexualisation «hostile» aux femmes et aux minorités sexuelles.

«J’avais donné un ordre à chaque membre des FAC que ce comportement devait cesser. Mes ordres étaient clairs. Mes attentes étaient claires», a regretté le général Vance en faisant référence au déclenchement de l’opération HONOUR, en juillet dernier.

Une culture encore bien ancrée

Les résultats de l’enquête à participation volontaire, à laquelle ont répondu environ 53 pour cent de membres de la Force régulière et de la Première réserve, démontrent donc sans l’ombre d’un doute que cette culture est encore bien ancrée dans les rangs militaires.

«Elle est encore très présente, oui, absolument», a reconnu l’adjudant-chef Kevin West.

Et selon le haut gradé, il faudra du temps avant que cette culture ne soit éradiquée.

«Ça fait quoi, un an et demi, peut-être deux ans, que le rapport de Mme Deschamps est sorti… Un changement de culture, normalement, ça se passe en décennies. Je veux dire, ça prend trois générations, changer une culture», a exposé l’adjudant-chef West.

Cette analyse a été accueillie avec scepticisme par les partis de l’opposition.

«Moi, je crois qu’il ne faut vraiment pas attendre trois générations, il faut trouver des façons plus rapides de changer le comportement des militaires et de toute l’organisation», a insisté le député conservateur Pierre Paul-Hus dans le foyer des Communes.

Sa collègue néo-démocrate Hélène Laverdière a abondé dans le même sens. «Je ne pense pas que personne soit prêt à attendre trois générations pour changer les mentalités», a-t-elle fait valoir en mêlée de presse.

Les deux élus ont réclamé plus d’action, et plus vite, de la part du gouvernement fédéral.

Le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, s’est dit satisfait du travail accompli par le général Vance, mais il a reconnu qu’il restait encore «beaucoup» à faire pour enrayer le phénomène et faire en sorte que les femmes et hommes en uniforme se sentent en sécurité.

Le Parlement appelé à agir

L’avocat et colonel à la retraite Michel Drapeau estime que le Parlement doit prendre les choses en main. Car s’il y a eu selon lui un certain «brasse-camarades» après la publication du rapport Deschamps, celui-ci n’a pas donné les résultats escomptés.

Il suggère de créer sans plus tarder un centre indépendant pour gérer les cas d’inconduite sexuelle — une recommandation que la juge Deschamps avait qualifiée d’«essentielle» — et de retirer à l’armée le pouvoir d’enquêter et de poursuivre en matière de crimes sexuels.

«La première chose qu’il faut faire, c’est d’arrêter de repousser ça auprès des autorités militaires (…) Avec ça, on va régler, je suis certain, le problème de manque de confiance de plusieurs des victimes», a soutenu Me Drapeau en entrevue téléphonique.

Les victimes sont en effet une minorité à dénoncer les agressions sexuelles. Selon le sondage publié lundi, seules 23 pour cent d’entre elles ont signalé un incident à une personne en position d’autorité dans les 12 derniers mois.

La contre-amirale Jennifer Bennett, directrice générale du Centre d’intervention sur l’inconduite sexuelle des FAC, a précisé lundi que 30 personnes en position d’autorité ont été relevées de leurs fonctions en raison d’inconduite sexuelle, dont 18 de façon permanente.

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