WASHINGTON — Comment le Canada a-t-il pu obtenir l’un des meilleurs emplacements à Washington pour observer l’investiture présidentielle — là où convergeront des milliers de personnes vendredi pour l’assermentation du nouveau président Donald Trump?

L’histoire remonte à John F. Kennedy.

Une simple remarque du 35e président des États-Unis lors du défilé organisé le jour de son investiture, le 20 janvier 1961, a déclenché une série d’événements qui ont permis au Canada d’avoir la seule ambassade étrangère au milieu de lieux prestigieux de la vie politique américaine comme le Capitole, le National Mall et la Maison-Blanche.

La célèbre Pennsylvania Avenue était un dépotoir, avait déploré M. Kennedy à l’époque.

«Il avait constaté que le secteur était dans un état déplorable. Ce n’était pas vraiment un bidonville, car personne n’y vivait. On n’y voyait que des vieux immeubles abandonnés ou en voie de l’être, dans un centre-ville qui s’étalait», se rappelait un ancien membre de l’administration Kennedy et futur sénateur, Daniel Patrick Moynihan, dans une lettre envoyée au «Washington Post» en 1985.

M. Kennedy était passé devant un vieux concessionnaire Ford transformé en bibliothèque. C’est à cet endroit que sera construite l’ambassade canadienne.

Cette dernière s’attend à recevoir jusqu’à 1800 invités, vendredi. Sa vue sur le Capitole a attiré diverses personnalités de tous les milieux. Des ministres, des gouverneurs, des parlementaires et même des employés de la Maison-Blanche souhaitent s’y rendre. Le futur chef de cabinet de Donald Trump, Reince Priebus, s’est même rendu sur le toit de l’immeuble lors du souper annuel des correspondants à la Maison-Blanche organisé par l’ambassade.

John F. Kennedy avait demandé à son ministre du Travail, Arthur Goldberg, si son administration pouvait régler ce problème. Celui-ci annonça, lors de la troisième ou quatrième rencontre du conseil des ministres, la création d’un comité présidentiel sur Pennsylvania Avenue.

Un enjeu patrimonial

Le comité était en réunion le 22 novembre 1963 lorsque M. Kennedy s’est fait assassiner à Dallas. La mort du président transforma le projet en enjeu patrimonial. M. Moynihan se rappelle d’avoir poursuivi le boulot malgré le scepticisme de Lyndon B. Johnson. Richard Nixon s’est ensuite montré beaucoup plus enthousiaste.

Au milieu des années 1970, le Canada a eu le choix parmi une demi-douzaine de terrains pour construire sa nouvelle ambassade. Jusque-là, ses activités étaient dispersées dans différents immeubles près d’un vieux bâtiment érigé dans un quartier chic mi-résidentiel, mi-commercial.

Le Canada a réduit le nombre de ses choix à deux. Il hésitait entre un terrain situé près du département d’État, au coeur de la vie diplomatique américaine, et un autre situé à l’épicentre même de la politique intérieure, entre la Maison-Blanche et le Capitole.

Le gouvernement canadien opta pour ce dernier emplacement.

C’est un homme à tout faire de l’ambassade, Glen Bullard, qui choisit l’adresse: 501, Pennsylvania Avenue.

La construction de l’ambassade ne s’est achevée qu’au terme de plusieurs années.

Dans son journal, l’ambassadeur Allan Gotlieb, en poste de 1981 à 1989, peste à plusieurs reprises contre l’entêtement bureaucratique, les médiocres rivalités et les retards inutiles. Il a dû défendre l’architecte à de nombreuses reprises. Il mentionne que plusieurs fonctionnaires et certains conservateurs se plaignaient que le contrat ait été accordé à un ami du premier ministre Pierre Elliott Trudeau, Arthur Erickson.

«Ils détestent Erickson, ils n’en parlent que comme l’ami de Trudeau, a-t-il écrit. Ce n’est pas un architecte à l’ego surdimensionné qui tente d’imposer sa vision sur le Mall. Il cherche plutôt à intégrer son concept aux caractéristiques de base des immeubles publics du secteur — ou, comme l’ai déjà dit, à la ‘Nouvelle Rome’.»

L’homme qui a élaboré les plans de la capitale américaine, Pierre-Charles L’Enfant, souhaitait que le quartier accueille les ambassades. Deux siècles plus tard, enfin, une première ambassade verrait le jour sur Pennsylvania Avenue. Mais à Ottawa, certains voulaient mettre les freins.

Le sang d’Allan Gotlieb ne fit qu’un tour lorsque le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Joe Clark, prévint le gouvernement américain que le projet était placé en attente sous prétexte de réductions budgétaires. Selon l’ambassadeur, il ne s’agissait que d’une simple jalousie de nature partisane.

M. Gotlieb soutient qu’il aurait dû être prévenu: «J’aurais alors pu prévenir Clark qu’il s’agissait d’une décision vraiment stupide.»

L’appui de Mulroney

Toutefois, le projet pouvait compter sur un partisan plus puissant: le premier ministre Brian Mulroney.

Dans son journal, Allan Gotlieb accorde beaucoup de mérite à M. Mulroney pour avoir calmé les inquiétudes bureaucratiques, contribuant ainsi à sauver le projet. La première inauguration de la nouvelle ambassade s’était voulue discrète: quelques drapeaux plantés sur le site en 1985. Quelques années plus tard, la cérémonie de la première pierre accueillit Brian Mulroney, George Bush père, des parlementaires et des juges de la Cour suprême.

L’édifice a finalement été inauguré en 1989.

Derek Burney, un conseiller de Brian Mulroney, venait d’être nommé ambassadeur du Canada aux États-Unis. L’homme se souvient de quelques anecdotes au sujet des premiers événements qui se sont déroulés dans la nouvelle ambassade.

L’une d’entre elles avait failli causer un incident diplomatique. Au cours d’une soirée visant à rendre hommage au réalisateur Norman Jewison, un artiste du Cirque du Soleil est apparu à côté du chef d’état-major des armées, Colin Powell, et lui a coupé la cravate.

«Vous auriez dû voir bondir les gardiens de sécurité, relate M. Burney. Quand je suis revenu en coulisses, je suis allé voir ce type, qui était de Chicoutimi. Je lui ai demandé s’il avait réalisé à qui il avait coupé la cravate. Il m’a répondu: ‘Non, à qui?’ J’ai alors dit: ‘À Colin Powell.’ Il m’a alors demandé qui était Colin Powell.»

«On n’aurait pas pu organiser ce type d’événement à l’ancienne ambassade. La nouvelle avait du panache, ce qui contrastait avec la personnalité du Canada.»

M. Burney ajoute qu’il avait l’impression de mesurer 10 pieds quand il entrait dans l’ambassade en passant par le National Mall.

Daniel Patrick Moynihan a déjà écrit que John F. Kennedy aurait été fier de ce qu’est devenue Pennsylvania Avenue.

«J’aurais aimé qu’il vive plus longtemps pour pouvoir admirer le plus bel emplacement de tous, a-t-il déjà écrit. C’est au pied de la colline, là où le Canada a choisi de construire sa nouvelle chancellerie.»

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