Chantal Levesque Joseph Elfassi

Inspiré par les écrits de Virginie Despentes, Joseph Elfassi signe un roman d’anticipation dans lequel il interroge Le prix de la chose.

Un jeune professionnel montréalais dénué de personnalité, et abonné aux conquêtes, apprend que les femmes demandent désormais une rétribution en échange de relations sexuelles. Choc et consternation pour ce type un peu nul qui, en dehors des moments passés avec ses maîtresses, mène une existence pour le moins insipide. Confronté à la fin du monde douillet qu’il connaît, il devra procéder à une remise en question éclair de sa vie et revoir ses valeurs. Vite. Si l’entreprise se révèle atrocement douloureuse pour lui, elle s’avère toutefois jouissive pour le lecteur qui découvre ses pérégrinations sous la plume aiguisée de Joseph Elfassi, journaliste trentenaire ayant œuvré au Voir, à Vice et désormais à l’ONF, qui signe ici son tout premier roman.

En découvrant votre protagoniste principal, on n’est pas trop sûr de l’apprécier. Il n’est pas particulièrement brillant, il se fout de sa job, il n’a absolument aucun intérêt pour les arts, qu’il s’agisse de livres, de films, de téléséries…
… Oh, mais ce gars-là, c’est juste un dude.

On allait dire : il est quand même un peu épais.
Absolument. C’est un petit con! C’est un amant correct, mais c’est surtout un gars qui ne s’informe pas et, qui plus est, devient le symbole d’une obsession. L’obsession de la conquête et du sexe. Mais il est très ordinaire. Je n’ai pas voulu rentrer dans la tradition des héros complexes et intelligents. Tous les autres personnages sont intéressants. Mais lui est effectivement épais.

Néanmoins, malgré toute sa vacuité, on finit quand même par éprouver un petit attachement pour lui. Quand il confie, par exemple, qu’il a aimé le (cataclysmique) film The Happening, de M. Night Shyamalan, et qu’il l’assume totalement : «C’était pas si poche. OK, c’était poche. C’est juste moi qui ai des goûts de merde.»
Oui! (Rires) Mais il s’assume. Il est obligé de s’assumer. Et c’est cette franchise qui est attendrissante. Quand il est confronté à l’idée de sa propre mort, il DOIT regarder en lui et réaliser : «Câlisse. Je me déteste. Je n’aime pas ma vie. 90 % du sexe que j’ai fait, j’ai trouvé ça platte.» Et je pense que c’est par cette honnêteté qu’il devient un peu plus attendrissant. S’il le devient un peu.

Vous écrivez que votre protagoniste «possède une culture générale de pur parasitisme» et que, «par le passé, il accumulait les connaissances et les passions de ses partenaires». «C’est comme ça qu’il a découvert la littérature de Beigbeder (il n’aime pas trop, mais s’y reconnaît).» Votre lien avec cet auteur, quel est-il? Parce qu’on décèle quand même son influence dans votre personnage principal…
J’adore Beigbeder. J’ai lu une grande partie de ses livres et, pour moi, il représente ce parfait équilibre entre le romantisme et la débauche. Ses personnages masculins sont pour la plupart des connards… mais des connards qui peuvent aimer. Ce sont des romantiques. Et à la limite, l’homme romantique est un peu une sorte de douche. Mais ouais, Beigbeder est vraiment là-dedans. Il fait partie de mes grandes influences littéraires.

«J’ai dû abandonner l’idée du roman universel, abandonner l’idée que je pourrais être lu par quelqu’un dans 200 ans. Fuck it. Je vais communiquer avec les gens autour de moi.»
– Joseph Elfassi

Votre protagoniste remarque que : «C’est en baisant qu’il apprend à connaître les femmes, et à se connaître lui-même.» Vous, est-ce en écrivant que vous avez appris à le connaître? Ou vous le connaissiez déjà d’emblée et il n’avait plus aucun secret pour vous?
Non, j’ai appris à le connaître en écrivant, définitivement. Mais j’ai respecté la série de principes voulant qu’il n’ait jamais le dessus. Il n’est pas bon, pas intelligent, pas capable. Il a la mollesse de ces gens privilégiés, de ces hommes privilégiés qui, lorsqu’ils sont confrontés à la possibilité d’un apprentissage, ou à la confrontation de femmes puissantes, se sentent soudainement agressés. Toute sa vie, on lui a fait des faveurs, on lui a donné la voie facile et là, il réalise que, oh shit, plus personne n’accepte ses niaiseries. Et au moment où il perd ce traitement de faveur, il explose. Moi, j’ai juste documenté son implosion continue.

Vous n’avez pas peur d’insérer des silences dans les dialogues. Vous placez beaucoup de «…». Pour rendre ça d’autant plus vrai?
Je pense que c’est pour marquer le temps et le malaise. Le fait que, parfois, il y a des choses qui n’inspirent pas de répliques. Qui font faire «Oh. Ouin.» Et je pense qu’on les vit tous, ces moments-là. Mais le «…» est essentiel, oui.

Vous remerciez l’écrivaine française Virginie Despentes pour son essai King Kong Theory, qui «a servi de tremplin intellectuel pour ce roman». Comment, autrement, a-t-elle teinté votre écriture? Le ton, l’ambiance, peut-être?
Virginie Despentes? C’est vraiment les thèmes qu’elle aborde, le viol, la vengeance… J’avais lu Baise-moi. J’ai aimé ce livre pour son caractère intransigeant. Ça ne pardonne rien, ça tue tout le monde, c’est fucking intense. Mais j’ai préféré King Kong Theory. Parce que même si ce n’est pas un étalage narratif (ce que moi je fais), c’est une réflexion assumée, vraiment réfléchie.

Vous insérez un personnage de politicien inapproprié et glauque à la DSK. Une inspiration?
Ce personnage, pour moi, symbolisait le privilège masculin politique absolu. Il est hypocrite, égoïste, profiteur, usurpateur. C’est la manifestation d’un type d’homme qui, à mon avis, a été valorisé par la culture en général pendant un certain temps. Aujourd’hui, cette image est en train de tomber.

Une part de ce livre porte sur les médias. Que vous semblez voir d’un œil… semi-positif. Vous avez des personnages de journalistes blasés et trop paresseux pour faire des recherches, des mentions de reporters «malhabiles, autant d’un point de vue scientifique que d’un point de vue journalistique». C’est votre «commentaire»?
Je pense que tous les milieux sont profondément faillibles. Mais je n’ai jamais été dans un laboratoire ou bossé en sport; je travaille en journalisme depuis une dizaine d’années. C’est ce que je connais! Je sais à quel point ce milieu est partie prenante de certains débats de société. Et comment ses failles ou ses paresses, ses problèmes inhérents, sa recherche du clic, son besoin de production continue viennent compromettre l’idéal démocratique d’une information de qualité. Dans le roman, je me moque de tout ça. De toute façon, tout est en train d’exploser, de changer.

Vous faites une apparition-surprise en fin de roman. Un animateur de radio vous présente avant que l’auditrice à l’écoute n’éteigne le poste sitôt votre prénom et une partie de votre nom de famille prononcés. Un clin d’œil d’auteur?
En fait, j’avais juste le goût de faire une boutade envers moi-même. Tant qu’à interrompre quelqu’un, aussi bien m’interrompre moi-même. Je viens de parler pendant 114  pages; c’est le temps d’éteindre la radio.

prix

 

Le prix de la chose
En librairie
Aux éditions Stanké

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