Josie Desmarais Françoise Sullivan

Mouvementée, la vie de Françoise Sullivan? Chose certaine, la carrière de l’artiste est ancrée dans le mouvement, de celui des pièces qu’elle a conçues et interprétées en tant que chorégraphe et danseuse à celui des œuvres qu’elle a sculptées et peintes. À l’occasion des 70 ans du manifeste du Refus global, dont elle est l’une des signataires, le Musée d’art contemporain de Montréal (MAC) consacre une rétrospective à son œuvre remarquable.

D’aussi loin qu’elle se souvienne, Françoise Sullivan a toujours voulu être artiste. «Je me suis toujours sentie artiste», dit-elle. À l’âge vénérable de 95 ans, elle se rend encore presque quotidiennement à son atelier dans Pointe-Saint-Charles pour y travailler.

La contribution à l’art contemporain québécois de cette femme discrète n’en demeure pas moins majeure et incontournable. Françoise Sullivan est notamment considérée comme la première artiste multidisciplinaire de la province.

Polyvalente, la souriante dame à la chevelure flamboyante et au regard turquoise n’a jamais cessé de se réinventer. On le constate au MAC en parcourant l’exposition d’une cinquantaine d’œuvres retraçant ses quelque 75 ans de carrière.

Encore aujourd’hui, elle remet constamment sa pratique en question. «J’espère que mon œuvre ne fait pas vieux jeu, qu’elle reste actuelle», dit-elle de sa voix douce, un sourire accroché aux lèvres.

Bien sûr qu’elle l’est, comme le prouvent les séries de photographies, la douzaine de sculptures – certaines en acier, d’autres en plexiglas, toutes explorant le mouvement – ainsi que ses nombreux tableaux.

Le parcours fait une place de choix aux divers cycles conceptuels et figuratifs de l’artiste. On retrouve notamment ses fameux tableaux monochromes des années 1990, décrits comme de «grands champs colorés» par le conservateur du MAC, Mark Lanctôt.

D’immenses toiles de sa série Hommage, conçue au tournant des années 2000, sont également accrochées au mur du musée. «Beaucoup de peintres nous ont quittés à cette époque. J’ai pensé leur rendre hommage avec de grands tableaux, parce qu’ils étaient de grands peintres», résume-t-elle en évoquant ses compagnons disparus, parmi lesquels Jean-Paul Riopelle et Marcelle Ferron.

Des tableaux aux couleurs vives et éclatantes, réalisés cette année, bouclent la boucle de la rétrospective. Pour les confectionner, Françoise Sullivan s’est donné la consigne d’employer un nombre limité de couleurs. «C’est venu comme ça, je trouve qu’elles sont assez sereines», commente-t-elle.

Aux dires de l’artiste, l’exposition forme un bon condensé de sa carrière, sans être surchargée. «C’est une idée intéressante de ne pas trop en mettre; on peut apprécier les œuvres dans leur individualité de cette façon.»

«Beaucoup de jeunes font de la bonne peinture, c’est très encourageant. Il y a plusieurs directions, totalement différentes. On peut s’y perdre et se demander si la peinture a encore une place, mais elle en aura toujours une; C’est inné chez l’être humain.»  – Françoise Sullivan

Sortir de la Grande Noirceur
Cette rétrospective de l’œuvre de Françoise Sullivan s’inscrit dans le cadre du 70e anniversaire du manifeste du Refus global. Au début des années 1940, alors qu’elle étudiait à l’École des beaux-arts, Françoise Sullivan se lie d’amitié avec un groupe d’artistes d’avant-garde rassemblés autour de Paul-Émile Borduas. Marcel Barbeau, Pierre et Claude Gauvreau, Jean-Paul et Françoise Riopelle, Thérèse Renaud-Leduc et Muriel Guilbault en font notamment partie.

«C’est devenu un milieu dans lequel on parlait beaucoup, notamment de l’art et de nos découvertes. On cherchait comment se situer, comment être dans le temps présent», relate-t-elle.

Le Québec de l’époque, qualifié de «Grande Noirceur», était mené par l’élite religieuse, très conservatrice. Il accusait du retard sur plusieurs plans, dont celui des arts, en pleine effervescence ailleurs dans le monde. «On voyait bien ce qui n’allait pas», commente à ce propos Françoise Sullivan.

En 1948, elle et ses collègues signent le Refus global, qui dénonce la rigidité des institutions et revendique une plus grande liberté artistique. Ce recueil scandalise les autorités, mais inspirera quelques années plus tard les artisans de la Révolution tranquille.

Au moment d’y apposer sa griffe, Françoise Sullivan avait 25 ans. Elle revenait tout juste de New York, où elle suivait des cours de danse moderne. «Je savais qu’il se passait des choses à Montréal à ce moment et que je devais en faire partie.»

Le Refus global comprend un texte de sa plume, intitulé La danse et l’espoir, dans lequel elle dénonce l’académisme de la danse, un art qu’elle définit alors comme «un réflexe, une expression spontanée d’émotions vivement ressenties».

Quel regard porte-t-elle sur cette contribution, 70 ans plus tard? «J’aurais aimé qu’elle soit mieux écrite, lance-t-elle dans un éclat de rire. Mais le fond de l’idée est bon, je crois qu’on me pardonne à cause de ça!»

En plus d’être une artiste visuelle accomplie, Françoise Sullivan a été une pionnière de la danse moderne au Québec. Elle a jeté les bases de cet art, qu’elle pratique moins aujourd’hui. «La tension surgit de temps en temps, par une occasion ou une autre», glisse-t-elle à ce sujet.

Celle qui a enseigné à l’Université Concordia se montre ravie que ses revendications des années 1940 aient porté des fruits. «On en voit le résultat aujourd’hui, les choses ont beaucoup évolué.» À cet égard, elle se réjouit qu’il se passe à Montréal «tellement de danse exceptionnelle, de choses extraordinaires».

Depuis les débuts de sa riche carrière, Françoise Sullivan prend plaisir à se laisser guider par l’inconnu. «Dans le travail, de petites décisions se prennent au cours du processus créatif. Quand on voit l’œuvre après, le résultat de toutes ces décisions qu’on a prises nous donne quelques fois des surprises.»

Questionnée sur ce qui la rend le plus fière, l’artiste affirme que ce sont les moments de grâce où elle prend conscience d’avoir réalisé une œuvre forte. «C’est ce qu’on cherche et ça arrive de temps en temps, mais pas tout le temps. Toutes sortes de choses arrivent, on ne sait pas toujours pourquoi, mais quand on sent qu’une œuvre est très forte, on en est fier.»

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