Simona Kessler Patrick Kennelly

Nullement terrifié par les films d’horreur, mais épouvanté par «les comédies romantiques et les sitcoms», Patrick Kennelly emprunte à ces deux formes pour nourrir son Excess Flesh. Un premier long-métrage tordu et anxiogène qui traite de la solitude à Los Angeles et de la dictature du paraître. L’œuvre la plus hallucinée que vous verrez à Fantasia?

Œuvre d’art et d’horreur, Excess Flesh met en scène deux colocataires, Jennifer et Jill. L’une est mannequin, a un côté chipie, se vante de sa génétique et passe ses journées à engouffrer des tonnes de nourriture. Ostensiblement. L’autre reste à la maison, rêvant de ressembler à sa coloc, rêvant aussi de déguster tout ce qu’elle veut, mais s’empêchant de le faire.

Se déroulant à Los Angeles, cet étrange objet célébré en mars dernier au festival SXSW, englobe, de façon curieusement sensible, quoiqu’intensément violente, les très complexes thèmes de dysmorphophobie, de troubles alimentaires, de vengeance, d’isolement. Le réalisateur et coscénariste Patrick Kennelly, qui est également artiste visuel, y joue avec les textures, les couleurs, les contrastes. Les chevelures rousses des deux amies qui clashent avec le rose de leur baignoire, le crémage bleu poudre qui recouvre un gâteau rouge sang, le macaroni au fromage qui fume dans des petits pots disposés sur un plateau illuminé par la lueur de la télé qui crache des émissions de cuisine et de téléréalité.

EXCESS FLESH

Le choix des aliments est très important dans votre film. Trouviez-vous que certains d’entre eux, comme par exemple les ours en gélatine (les fameux «gummy bears») ajoutaient une facture artistique?
Hmm… oui. Tous les aliments que nous avons utilisés avaient une signification particulière pour moi. Ma coscénariste, Sigrid Gilmer, a d’ailleurs fait une liste des denrées les plus tentantes, les plus dégoûtantes, les plus… quel est le mot que je cherche?… bref, des denrées qui n’allaient pas du tout ensemble. Mais c’est ce qui caractérise le film en entier: différentes textures et différents styles qui s’entrechoquent.

Plus le temps avance, plus l’appartement des deux jeunes femmes est submergé de boîtes de plats livrés à domicile. Envahir les pièces de ces boîtes vous permettait-il d’amplifier le sentiment de confinement?
Oh oui, définitivement. Je voulais garder le récit dans un espace exigu. Parce que c’était un reflet très personnel de l’état d’esprit dans lequel j’étais, moi, il y a quelques années. Le film est également inspiré par Los Angeles, dans le sens où, même si elle est grande, c’est aussi une ville qui peut être étouffante, suffocante. On est souvent coincés dans nos apparts, dans nos voitures. Et c’est ce que je voulais montrer. Habituellement, quand on voit un «film de Los Angeles», on voit tout un univers. Moi, je préférais rester dans un seul endroit.

Est-ce une ville que vous aimez malgré tout?
(Rires) Oui! Je l’adore! Plusieurs personnes ont dit que mon film était haineux par rapport à Los Angeles, mais ultimement, il pourrait se dérouler n’importe où. Je voulais davantage parler de la culture du paraître en général que de la ville. Mais, comme il se trouve que j’habite ici depuis 13 ans – et ma coscénariste aussi – l’énergie des lieux a marqué l’histoire.

«Peu importe la forme artistique que j’utilise, j’aborde toujours la question des influences sociales et familiales, ainsi que la façon dont elles forment et modèlent la psychologie d’un individu.» – Patrick Kennelly, réalisateur et coscénariste

Vous dépeignez un milieu où les gens cachent leur vraie nature, jouent un rôle, font semblant d’aller bien. Une des caractéristiques clés des personnes qui tentent d’avoir l’air heureuses, c’est le rire forcé, «Hahaha», omniprésent dans votre film. Il y a des rires diaboliques, d’autres qui se transforment en sanglots. Souhaitiez-vous faire de ces éclats une partie primordiale de vos dialogues?
Oh absolument! Plusieurs ont classé Excess Flesh dans la catégorie «film d’horreur», mais au départ, ce n’est pas du tout ce que je pensais faire! Personnellement, la chose qui me fait le plus trembler, ce ne sont pas les films d’horreur. Ce sont les comédies romantiques. Et les sitcoms. (Rires) Comme Seinfeld. J’ai vu un montage vidéo composé uniquement de plans de situation («establishing shots») tirés de Seinfeld. Des plans dans lesquels il n’y a personne. Que des bâtiments. Et c’est la chose la plus terrifiante qui soit! La structure de mon film est un peu basée sur ce format. C’est comme une sitcom ou une comédie romantique horrifique. Avec des rires, et deux héroïnes qui ont besoin l’une de l’autre, mais qui ne peuvent pas se sentir!

Avec leurs chevelures rousses, ces jeunes femmes semblent du reste être, par moments, deux visages d’une même personne. Souhaitiez-vous suggérer l’idée d’un dédoublement de personnalité?
Pas tant de dédoublement de personnalité que de trouble de la personnalité limite. Je voulais mettre en scène une jeune femme qui en idéalise une autre, jusqu’au moment où cette dernière lui fait de la peine. Là, immédiatement, elle devient l’ennemie. Je voulais aussi parler de ce qui arrive lorsqu’on voit autre chose dans le miroir que ce que l’on est vraiment.

Le rose est très présent à l’écran, que ce soit dans la nourriture, ou les meubles. En tant qu’artiste visuel, est-ce une couleur que vous trouvez attrayante pour l’œil?
Le rose pour moi est la couleur la plus répugnante qui soit! Mais c’est aussi celle à laquelle je réagis le plus fortement. Je ne peux pas la supporter, mais je ne cesse d’être attiré par elle. C’est presque comme les deux personnages du film: le rose et moi avons une relation d’amour-haine. Cela dit, j’ai choisi la palette de couleurs de façon très spécifique. La maison est toute propre et pastel et [à mesure que les événements déboulent], elle est progressivement détruite, salie.

Vous abordez par la bande la question des émissions culinaires. Une de vos héroïnes regarde une de ces compétitions télévisées avant de plonger dans un sommeil cauchemardesque. Ce type d’émissions vous fait-il peur? Autant que les comédies romantiques?
Par moments, la téléréalité est effectivement terrifiante. Pour ce qui est du film, on s’est inspiré de différentes émissions, à la TMZ. Je voulais montrer la folie qu’elles génèrent et à quel point les téléspectateurs absorbent ces éléments de la pop culture et les laissent infuser et infiltrer leurs vies quotidiennes. Prenez les Kardashian par exemple! Tant de gens les admirent! Surtout des jeunes filles! Elles les voient comme des modèles. C’est complètement fou.

Excess Flesh
Au théâtre Concordia Hall
Samedi à 23h55

Aussi dans Culture :

Nous sommes présentement en train de tester une nouvelle plateforme de commentaires sur notre site web. Grâce à Facebook Comments, vous pourrez laisser vos commentaires par l’entremise de votre compte Facebook directement sous les articles sur notre site web. Pour ceux qui ne sont pas membres du réseau social, nous vous invitons à faire vos commentaires via l’adresse courriel opinions@journalmetro.com. Merci de nous lire!