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La personnalisation de la politique la fait osciller, dans les cas extrêmes – comme dans la politique américaine, par exemple – entre le culte et la haine de la personnalité.

Dans les débats publics, on est prompt à vouloir étiqueter les gens en fonction des aspects de leur identité les plus visibles. Cette simplification a un côté pratique, elle nous permet de cerner rapidement une personnalité publique ou un interlocuteur. Mais elle peut aussi avoir l’effet de calcifier les personnes, de les figer dans un rôle. Et qui donc, parmi nous, demeure toujours le même, la même, à tous moments de son parcours intellectuel, social, personnel?

Une collègue me disait, au détour d’une conversation, qu’il lui arrive de vouloir enlever son voile, qu’elle porte depuis qu’elle est jeune femme. L’enlever parce que ses croyances ont évolué, mais surtout pour des raisons pratiques : avec sa tignasse de cheveux toujours attachée en dessous, ça lui fatigue le crâne, lui cause des maux de tête. Cesser de le porter ne serait pas un reniement total de ses croyances les plus profondes, seulement le fruit d’une évolution personnelle. Mais étant une figure publique qui milite contre le racisme, elle ne peut tout simplement pas l’enlever, m’a-t-elle dit. Ses adversaires comme ses alliés ont fait une fixation sur son voile, qui pour eux la définit au complet. Les premiers crieraient à l’hypocrisie, et les deuxièmes à la trahison. Elle ne veut pas subir la tempête de commentaires, les attaques. Elle se trouve donc enfermée dans son rôle de «femme voilée», bête noire des uns et porte-étendard des autres.

Les crispations autour des identités et des clans sont peu utiles à un débat social productif. Elles limitent la possibilité de dialogue, qui se nourrit de l’ouverture à l’autre et du cheminement de la pensée. Et plus notre vision du monde se réduit à des étiquettes étroites, plus on perd de vue la dimension collective du politique, l’intersection des aspirations, la jonction des idéaux.

Si la conquête de droits individuels dans l’espace démocratique est un processus crucial pour protéger la dignité humaine, la somme d’individus libres de toute discrimination ne suffit pas à former un corps politique ou une collectivité émancipée. Plus on se replie sur notre soi identitaire, plus on perd de vue les aspirations communes autour desquelles nous pouvons agir ensemble pour réparer – et dépasser – les oppressions historiques ou nouvelles.

Notre société a terriblement besoin d’esprit collectif. De gens allumés sur le monde qui les entoure, ouverts à le comprendre au-delà de leurs préjugés. De ceux qui portent attention à toutes les façons dont nous sommes liés.

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Écrire une chronique, c’est aussi chercher l’équilibre entre la forme et le fond – la première étant idéalement au service de la seconde. Un exercice dont le défi le plus grand consiste à ne pas se contenter de livrer une opinion étroite et figée. Comme une étiquette, elle obscurcirait la complexité de la réalité. Réfléchir au monde «à voix haute» est un privilège énorme qui m’a été accordé dans cet espace. Ceci est ma dernière chronique pour le journal Métro. Merci de m’avoir lue et d’avoir échangé avec moi!

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