Chantal Lévesque/Métro

Dans l’imaginaire populaire, les ambulances doivent circuler à toute vitesse, girophares allumés, pour rejoindre le plus rapidement possible le lieu d’une urgence médicale. Or, Urgences-Santé a baissé cet été certaines limites de vitesse et a appliqué une politique de tolérance zéro aux excès. Les paramédics croient pour leur part que des limites aussi strictes nuisent aux patients. Qu’en est-il vraiment? La vitesse permet-elle de sauver des vies?

«Sur la métropolitaine, avec mon ambulance, je me fais dépasser. On ne suit parfois même pas la circulation. Dans les quartiers résidentiels, ça va de soi qu’on ne va pas dépasser les limites et on ne veut pas faire de Montréal un champ de course. Mais on voudrait pouvoir exercer notre jugement dans certaines situations», a plaidé Réjean Leclerc, président du Syndicat du préhospitalier-CSN, qui représente les ambulanciers de Montréal et de Laval.

Plusieurs ambulanciers ont confié à Métro avoir la même frustration que M. Leclerc. Ils avaient l’habitude de pouvoir rouler jusqu’à 130km/h dans une zone de 100km/h lorsqu’ils jugeaient que la voie était sécuritaire et que l’état du patient nécessitait une intervention rapide à destination. Mais le seuil imposé depuis cet été est 120km/h. Dans les zones non scolaires de 50km/h à 90km/h, ils sont autorisés à dépasser la limite de 20km/h.

La note de service transmise aux employés en juillet indique qu’aucun dépassement de ces vitesses ne sera toléré, peu importe la priorité de l’appel. M. Leclerc et d’autres ambulanciers ont affirmé que plusieurs employés avaient été rencontrés et menacés de sanctions disciplinaires pour avoir fait un excès de moins de 5km/h. Le système permet aux cadres de suivre en temps réel la position et la vitesse des véhicules.

«Ç’a créé une psychose, a avancé M. Leclerc. Le service a ralenti. Les paramédics roulent plusieurs km/h sous le maximum pour être certains de ne pas le dépasser.»

Une question de sécurité
De son côté, la porte-parole d’Urgences-Santé, Johanne Dufour, nie que des employés aient été menacés de sanctions disciplinaires. Selon elle, tous les paramédics sont simplement rencontrés afin de se faire rappeler l’introduction des quartiers verts, qui ont fait baisser la vitesse de circulation à 40km/h dans plusieurs sections de Montréal.

Mme Dufour estime que la vitesse a été diminuée pour protéger les piétons, les autres usagers de la route, les patients et les paramédics. La mise à jour a été conseillée par le Service de recherche clinique et opérationnelle d’Urgences-Santé. «Il n’y a pas de valeur ajoutée à aller plus rapidement. La haute vitesse génère plus de risques d’accident, a-t-elle argué. Par ailleurs, elle peut affecter la qualité des soins prodigués en chemin.»

Cela dit, Urgences-Santé reconnaît qu’aucun accident impliquant une ambulance n’a été recensé à Montréal dans les dernières années. «On ne comprend pas pourquoi il y a eu ce resserrement. Il n’y a pas eu de recrudescence des problèmes», a soulevé M. Leclerc.

Science manquante
Que dit la littérature scientifique à ce sujet? La réponse n’est pas claire, puisqu’il s’effectue très peu de recherche en soins préhospitaliers d’urgence, rapporte Emmanuelle Bourdon, paramédic professeure au Collège Ahuntsic et seule candidate au doctorat dans ce domaine au Québec.

Mme Bourdon a tout de même recensé quelques articles corroborant la position d’Urgences-Santé. Une recherche albertaine de 2012 a montré qu’un temps de réponse de moins de huit minutes faisait peu de différence pour la survie des personnes appelant au 911 pour un problème menaçant leur vie. L’étude conclut toutefois à la nécessité de mener d’autres recherches pour déterminer quels temps de réponse seraient bénéfiques aux patients.

Deux études américaines de 2008 mentionnées par Urgences-Santé ont aussi conclu qu’en cas d’arrêt cardiaque et de certains types d’accidents traumatiques, il n’y avait pas de corrélation évidente entre le délai d’arrivée à l’hôpital et le taux de mortalité.

Quoi qu’il en soit, Mme Bourdon s’inquiète de l’incompréhension qui règne entre Urgences-Santé et ses paramédics. «L’employeur a probablement de bonnes raisons pour agir ainsi, mais il faut les faire connaître à ses employés. Il faut instruire ceux-ci et leur donner accès à un portrait réel de leur activité de travail et de leurs impacts sur la santé», a-t-elle considéré.

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Un manque d’effectifs dénoncé

Les paramédics de Montréal et de Laval sont présentement en conflit de travail avec Urgences-Santé, leur convention collective étant échue depuis mars 2015. Ils ont d’ailleurs voté la semaine dernière pour un mandat de grève à déclencher au moment opportun.

Ils dénoncent en particulier un manque d’effectifs. M. Leclerc affirme que le déficit d’ambulances sur le terrain oblige les employés à parcourir de très longues distances, parfois jusqu’à 30km. Il dit avoir aussi recensé plusieurs situations durant la dernière année où un seul véhicule était disponible sur les territoires de Montréal et de Laval.

Ce que font les autres

Les services ambulanciers de Vancouver demandent à leurs paramédics de ne pas dépasser de plus de 25km/h la limite prescrite par le Code de la sécurité routière.

•    Les paramédics de Toronto peuvent dépasser de jusqu’à 20 km/h les limites de vitesse en situation d’urgence.
•    Les policiers de Montréal peuvent transgresser les limites de vitesse lorsqu’ils le jugent nécessaire, dans les limites du «raisonnable», selon les informations de l’inspecteur André Durocher.
•    Au cours d’une intervention d’urgence, les pompiers de Montréal n’ont pas de limites précises à respecter, mais ils doivent éviter toute vitesse susceptible de mettre la sécurité des personnes en péril.

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