Voici la traduction de la lettre intégrale qu’a fait parvenir lundi le journaliste d’origine montréalaise Jonah Keri aux membres électeurs de l’Association des chroniqueurs de baseball d’Amérique:

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Aux: Électeurs du Temple de la renommée

Sujet: Tim Raines

De: Jonah Keri

Salut, électeurs de l’Association des chroniqueurs de baseball d’Amérique! J’espère que vous vous portez bien.

Je vous écris aujourd’hui au nom de la candidature de Tim Raines en vue de son intronisation au Temple de la renommée. Puisque vous n’avez pas voté pour Raines l’an dernier, j’aimerais prendre quelques moments pour mousser sa candidature, dans l’espoir que vous considérerez voter pour lui cette fois-ci.

Établissons d’abord cette prémisse de base: à moins de circonstances très atténuantes, amasser 3000 coups sûrs a historiquement garanti l’intronisation au Temple de la renommée. Chacun des joueurs ayant frappé 3000 coups sûrs, exception faite de l’inéligible Pete Rose, des joueurs dont le nom a été lié aux produits dopants et deux joueurs encore inadmissibles — Derek Jeter et Ichiro Suzuki — s’y trouve.

Tim Raines a conclu sa carrière avec 2605 coups sûrs.

Il n’y a pas de garantie qu’il aurait obtenu une flambée de votes supplémentaires s’il avait obtenu 3000 coups sûrs. Mais compte tenu de ce que l’on sait sur les élections précédentes et la force des plateaux, on peut assurer sans craindre de se tromper que sa candidature aurait été vue d’un autre oeil s’il avait frappé ces 395 coups sûrs additionnels.

Il y a un vieil adage au baseball, qu’on entend dès les Petites Ligues, c’est qu’un but sur balles est aussi bon qu’un coup sûr. Ce n’est pas toujours vrai, bien sûr. Il faut tenir compte du contexte. En amorçant une manche, il n’y a pas de différence entre un simple et un but sur balles, tandis qu’avec des coureurs sur les sentiers, un simple a souvent plus de valeur.

Malgré tout, prenez tous les simples et tous les buts sur balles de l’histoire et il est raisonnable de dire qu’il n’y a pas beaucoup de différence entre les deux résultats. D’atteindre les sentiers est plus important que la façon dont les joueurs s’y prennent.

Changez la définition de coups sûrs pour celle de présences sur les buts et la conversation change complètement. Raines a atteint les sentiers 3977 fois en carrière. C’est davantage que Tony Gwynn, Lou Brock, Roberto Clemente, Mike Schmidt, Roberto Alomar, Eddie Mathews, Brooks Robinson et Harmon Killebrew, qui sont tous à Cooperstown. Si vous n’évaluez aucun autre aspect de sa carrière, à elle-seule cette statistique fait de Raines un très fort candidat à l’intronisation.

Mais bien sûr, ça n’est pas là son seul exploit. Loin de là.

Dans toute l’histoire du baseball, seulement cinq joueurs ont volé 800 buts ou plus. Les quatre premiers — Rickey Henderson, Lou Brock, la vedette du 19e siècle Billy Hamilton et Ty Cobb — sont tous au Temple. Raines est le seul qui n’y est pas.

Il a été une terreur sur les sentiers dès le premier jour. Les 27 premières fois que Raines a tenté de voler un but dans les Majeures, il a réussi. Sa première saison, en 1981, a été marquée par une grève des joueurs qui a forcé l’annulation de deux mois complets. C’est malheureux. Quand les joueurs ont quitté les terrains après les rencontres du 11 juin pour déclencher la grève, Raines avait volé 50 buts en 54 tentatives. À ce qu’il paraît, les lanceurs et les receveurs de la Nationale ont pleuré de joie quand Raines a été retiré une première fois: au moins, ils savaient maintenant qu’il était humain.

Si Raines avait couru de façon insouciante, on pourrait comprendre qu’on ne soucie pas de ce haut total de buts volés. Après tout, un but volé n’aide pas tant que ça votre équipe si vous le faites à tout moment et êtes retiré. Mais voilà: cette séquence de 27 buts volés pour amorcer sa carrière était annonciatrice de ce qui allait se passer au cours des 23 saisons suivantes. Il a volé 808 buts en carrière et n’a été pris en défaut que 146 fois. C’est un taux de réussite de 84,7 pour cent, la plus haute de tous les joueurs de l’histoire avec 400 tentatives ou plus.

Ces prouesses au bâton et sur les sentiers placent Raines au sein d’une impressionnante liste de membres du Temple de la renommée. Néanmoins, le Temple est un endroit qui devrait récompenser les plus grands joueurs de l’histoire, alors nous voulons souligner le travail de ceux qui se classent parmi les meilleurs de leur époque.

Faisons-le. Pour la période de cinq ans couvrant les saisons 1983 à 1987, le meilleur joueur de la Nationale selon la statistique des «victoires au-delà du remplaçant» (Wins Above Replacement — WAR) n’était pas Mike Schmidt, Dale Murphy, Andre Dawson, Gary Carter, Tony Gwynn, Ozzie Smith ou Ryne Sandberg. C’était Tim Raines.

Au cours de ces cinq années, Raines a maintenu une moyenne de ,318/,406/,467, 43 pour cent meilleure que la moyenne de la ligue. Il a volé 355 buts au cours de cette période, une moyenne de 71 par saison, la meilleure de la ligue. Son taux de réussite de 88 pour cent était également le meilleur pour tout joueur avec sensiblement le même nombre de tentatives. Si vous êtes un partisan des statistiques liées au travail d’équipe, Raines écrasait également toute compétition à ce chapitre: il a marqué 568 points au cours de cette période, soit une moyenne de 114 par saison, aussi la meilleure de la Nationale.

On n’a pas qu’à se limiter à des intervalles de cinq ans pour juger de la domination de Raines. De 1981 à 1990, les 10 premières saisons de Raines dans le Baseball majeur, le meilleur joueur de la Nationale pour le WAR était… Tim Raines. Jumelez cette décennie dominante à une fin de carrière toute aussi glorieuse qui comprend deux titres de la Série mondiale avec les Yankees et nous avons un joueur dont les exploits, selon des critères historiques, méritent de lui ouvrir les portes du Temple.

Il ne s’agit pas de spéculations ici, seulement des faits historiques. Jay Jaffe, qui écrit pour Sports Illustrated et Baseball-Reference, tient compte d’une statistique appelée JAWS, qui compare les joueurs avec ceux déjà membres du Temple de la renommée. L’idée derrière JAWS est simple: si vous votez en faveur de l’intronisation d’un joueur, il vaut mieux élever les standards du Temple que de les abaisser. Si la carrière d’un joueur donne un meilleur JAWS qu’au moins la moitié des 217 joueurs déjà intronisés, vous mettez la barre plus haute. JAWS réalise cette tâche en comparant chaque joueur sur le bulletin de vote avec chaque membre du Temple ayant évolué à la même position.

Au total, 19 voltigeurs de gauche ont été élus à Cooperstown. Voter pour Raines équivaut à élire le sixième plus grand voltigeur de gauche de tous les temps. En regardant objectivement une façon de voter, puis une autre, puis encore une autre, en considérant autant les statistiques traditionnelles qu’avancées, de voter pour Raines mettrait la barre plus haute.

Comme vous le savez, il s’agit de la 10e et dernière année d’éligibilité de Raines. D’appuyer sa candidature honore l’un des plus grands premiers frappeurs de l’histoire, un joueur admiré, craint et révéré autant par les plus grands penseurs du baseball que les meilleurs joueurs de son époque. Quand on lui a demandé de parler des qualités de Raines au cours de sa monstrueuse saison 1984 (moyenne de ,309, présence sur les buts de ,393, 106 points marqués et 75 buts volés) Pete Rose, une autorité en la matière, n’avait pas tari d’éloges: «Présentement, il est le meilleur joueur de la Nationale, avait-il dit à Ron Fimrite, de Sports Illustrated. Mike Schmidt est un joueur formidable, comme le sont Dale Murphy et Andre Dawson, mais ‘Rock’ peut vous battre de plus de façons que tout autre joueur dans la ligue».

J’espère que cette lettre contribuera à vous faire voter pour Raines. Si vous désirez de plus amples informations qui pourraient aider à guider votre décision ou voulez simplement discuter, je serais très heureux de le faire.

Je vous remercie pour votre attention!

Jonah

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