Gracieuseté Laurence Lavigne-Lalonde, Marie-Josée Parent et Sophie Mauzerolle, en décembre 2017.

S’absenter de la scène municipale après la naissance d’un enfant, sans risque d’une destitution, est désormais possible pour les élus montréalais. Pour la première fois, des conseillères et conseillers profitent de ce réel vent de changement pour concilier vie de famille et politique.

«Je les jalouse», sourit l’élu de Rosemont–La Petite-Patrie, François Limoges, quelques minutes après la séance du conseil municipal de mercredi sur le budget, au cours de laquelle n’ont pas siégé le maire de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve (MHM), Pierre-Lessard Blais, et la conseillère de Ville-Marie, Sophie Mauzerolle.

Une heureuse nouvelle, à quelques jours d’intervalle, a largement justifié leurs absences respectives. Depuis l’été 2016, les élus municipaux, qu’ils soient père ou mère, peuvent bénéficier, d’un congé de 18 semaines consécutives. Une avancée dantesque.

Par le passé, aucune mesure n’avait été mise en place pour leur permettre de s’absenter après une naissance ou une adoption. Pire, en cas d’absence durant 90 jours, ces politiciens perdaient automatique leur siège, sans compter les pénalités financières.

Être une femme, élue et enceinte pouvait même être mal vu. «Des collègues m’ont dit qu’il fallait faire un choix, raconte Elsie Lefebvre, qui a donné naissance à son deuxième enfant quelques mois après son élection dans Villeray en 2009. Un homme d’une soixantaine d’années m’a notamment dit « si tu veux être élue, tu ne peux pas avoir un enfant ». Ça n’avait aucun sens.»

Après cinq semaines passées délibérément hors de la vie politique durant l’été 2015, François Limoges, a lui aussi été contraint de «quitter cette bulle extraordinaire avec [son] enfant» afin de respecter les règles en vigueur.

«S’absenter, sans avoir de congés officiels, c’était inconfortable et c’était même devenu intenable. C’était très dur de revenir au travail et d’être forcé de quitter ce cocon.» – François Limoges, conseiller de Saint-Édouard

Un conseil rajeuni et féminisé
En ce début d’année, tout semble avoir changé à l’hôtel de ville de Montréal, dont le portrait a considérablement évolué depuis novembre dernier. Largement rajeunie après les dernières élections, l’institution, qui a déjà ouvert ces dernières années une salle d’allaitement, au quotidien, puis une halte-garderie [pour les élus, employés et citoyens] durant les séances du conseil municipal, accueille désormais 30 femmes sur 65 sièges. Jamais, dans l’histoire de la métropole, un tel chiffre n’avait été atteint.

Pour la première fois également depuis l’instauration de cette loi, non pas une mais trois élues vont successivement profiter de ce congé parental d’ici la fin février. En plus de Sophie Mauzerolle, les conseillères de MHM et Verdun, Laurence Lavigne-Lalonde et Marie-Josée Parent, donneront prochainement naissance à leur première enfant. Et toutes trois utiliseront ce droit acquis après des années de négociations.

«Lorsque j’ai prévenu le greffier de mon absence et qu’il m’a dit que je ne serai pas pénalisée, j’ai trouvé ça surréaliste», remarque Sophie Mauzerolle, ancienne attachée politique d’Elsie Lefebvre, qui a longuement œuvré pour modifier ces règles.

Déjà enceinte lorsque Valérie Plante, alors chef de Projet Montréal, lui a proposé de devenir sa colistière à l’occasion des dernières élections municipales, Sophie Mauzerolle affirme n’avoir jamais vu sa situation comme «un frein» et compte désormais «marquer le coup».

«Montrer que l’on peut concilier une naissance et une fonction d’élue, ça peut pousser des femmes à se lancer en politique.» – Sophie Mauzerolle, conseillère de Sainte-Marie

Allaitement au conseil municipal?
D’ici quelques semaines, l’élue de Ville-Marie envisage d’allaiter son petit garçon dans la salle du conseil municipal, devant les caméras et ses collègues.

«Je ressens un devoir d’exemplarité et ce serait un geste symbolique, avoue-t-elle. On a une mairesse progressiste, ultra-féministe, mais la bataille n’est pas encore gagnée. J’aimerais profiter du fait d’être la première pour marquer le coup et mon exemple pourrait ensuite être suivie.»

Une initiative qu’approuve, déjà, Cathy Wong, présidente du conseil municipal. «Ce serait très positif, observe la jeune femme de 32 ans. Traditionnellement, on a toujours séparé la vie de famille et la politique, mais pourquoi devoir faire un choix difficile et déchirant? J’ai envie que l’on humanise la politique.»

«La politique s’y prête bien, on a une certaine flexibilité, confirme la mairesse Valérie Plante. Durant les séances du conseil, on est assis, on n’est pas dans un garage, sous un moteur. La politique a changé et on ne peut plus retourner en arrière. On veut des jeunes et des femmes, il faut donc s’adapter.»

Aller plus loin
Pourtant, malgré cette ouverture, l’utilisation complète de ce congé reste un dilemme pour les élus montréalais concernés. La faute est attribuable notamment à un avenir professionnel décidé par les électeurs.

Alors qu’il attend la naissance de son premier fils, Sterling Downey s’interroge. «Je prendrais sûrement un mois pour soutenir ma blonde à la maison, mais j’aimerais aussi être disponible pour appeler et aider mes citoyens, avoue l’élu de Verdun. J’ai un petit malaise, car j’ai une responsabilité envers les gens.»

«L’avantage, avec ce congé, c’est qu’on nous laisse le choix, confie Marie-Josée Parent, qui devrait accoucher à la mi-février. Si on a le goût et l’énergie de travailler, on peut le faire.»

En l’absence de ces élus, aucune réelle mesure n’est cependant prévue. C’est la charge à chaque parti ou arrondissement, selon leur volonté, de débloquer des fonds. S’estimant «choyée» ,Marie-Josée Parent pourra compter sur l’appui de deux soutiens aux élus «pour [la] soutenir» et répondre aux besoins des résidents de son district.

Élu récemment maire de MHM et père pour la troisième fois, Pierre Lessard-Blais tient à «valoriser le fait d’avoir de jeunes parents comme élu, tout en s’assurant que les citoyens ne soient pas touchés». Ce dernier a donc prévu un budget pour embaucher un attaché politique durant le prochain congé de la conseillère Laurence Lavigne-Lalonde.

Afin d’éviter les «cas par cas», Cathy Wong souhaiterait «normer» ces pratiques. «Il ne faut pas que chaque femme enceinte ait à se battre pour avoir un assistant», estime la numéro deux de l’hôtel de ville.

«Pour l’instant, ce congé est un pas dans la bonne direction, mais ce n’est réellement qu’une période de grâce pour ne pas avoir de pénalités. Il faut aller plus loin, ajoute Pierre Lessard-Blais, tout en se disant «passionné» par sa nouvelle vie professionnelle.

«Il faut explorer d’autres pistes afin d’éviter qu’un parti moins progressiste ne remettent en questions ces acquis, poursuit Sophie Mauzerolle. Des citoyens m’ont dit que c’était fun de voir des élues enceintes. On sent que la politique change.»

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