Josie Desmarais/Métro

L’hiver est fini et les lits d’urgence installés pour prémunir les itinérants contre le froid ont été retirés. Résultat : des refuges débordent, plus encore qu’il y a un an. Métro a visité la Maison Jacqueline, un refuge de l’organisme La Rue des femmes, qui aide les femmes vulnérables ou en situation d’itinérance à Montréal­ depuis près de trois ans.

Visage raviné, mine fatiguée, Claudette raconte ses derniers jours passés dans la rue, marqués comme d’habitude par la recherche d’un endroit où dormir et par les refus des refuges d’hébergement d’urgence.

«Tout est plein, y a pas de place», constate-t-elle, elle qui appelle au «minimum» 10 fois par jour dans les maisons d’hébergement.

«Je viens d’apprendre que j’ai un cancer», confie Claudette. Elle se tait, essuie une larme, puis reprend. «Je ne sais pas comment faire. Je suis toute seule. Tu ne sais jamais ce qui peut arriver», dit-elle.

La nuit, quand elle doit dormir dehors, Claudette s’organise pour rester avec d’autres femmes et pour s’abriter dans l’entrée d’un immeuble ou d’une banque. Elle cherche aussi la lumière. «Rester visible, c’est primordial», insiste-t-elle.

«Tu cherches la lumière. Il faut être visible. Si tu couches dans les boisés, t’as des chances de rencontrer quelqu’un. C’est dangereux.» – Claudette, qui fréquente la Maison Jacqueline, évoquant la violence de la rue, les vols, les agressions, etc.

Dominique vient de se joindre à la discussion. Elle n’est pas très bavarde. Elle a passé la nuit dehors et profite de la journée pour se reposer à la Maison Jacqueline, comme beaucoup d’autres femmes qui restent éveillées la nuit «pour ne pas devenir des proies», explique la coordonnatrice de la Maison Jacqueline, Ann-Gaëlle Whiteman.

««Ce matin, elle avait pas mal d’idées suicidaires à l’idée de devoir dormir une nuit dehors», rapporte Mme Whiteman.

Lorsqu’on lui demande ce qu’elle craint le plus lorsqu’elle doit passer une nuit dans la rue, Dominique peine à trouver les mots. «Une femme ne devrait pas être dehors la nuit», finit-elle par répondre.

La violence de la rue, la peur aussi, ces femmes ne les évoquent pas facilement.

«Le matin, quand elles arrivent, on les récupère en mille morceaux, avance Mme Whiteman. Il faut panser leurs blessures. On essaie de les rassurer, mais on ne peut pas leur dire qu’on leur promet un avenir meilleur.»

Mme Whiteman entend régulièrement des histoires d’horreur, d’agressions, de viols subis par des femmes qu’elle appelle par leurs prénoms, des femmes qui la considèrent comme une protectrice mais à qui elle doit refuser un lit certains soirs quand le refuge déborde.

À ce moment-là, elle sait que Claudette, Dominique, Ghislaine et les autres seront dehors, exposées aux prédateurs, à la drogue et à elles-mêmes.

«Les femmes nous supplient de les aider. Les femmes sont à bout. Elles nous disent : “Appelle une ambulance, je suis suicidaire” pour pouvoir au moins dormir à l’hôpital. C’est très dur pour l’équipe, on est dépassés», témoigne Ann-Gaëlle Whiteman.

«Les équipes sont épuisées émotionnellement de devoir refuser autant de personnes. Est-ce qu’il faut attendre qu’une femme décède dans la rue pour qu’on fasse quelque chose?» – Ann-Gaëlle Whiteman, coordonnatrice de la Maison Jacqueline

Du 1er au 5 juin, la Maison Jacqueline a refusé 128 femmes, contre 48 refus lors de la même période l’an dernier. Au cours de la dernière année, soit d’avril 2017 à mai 2018, le refuge a reçu 6 848 demandes et en a refusé 2 935, une augmentation de 16 % par rapport à l’année précédente.

La Maison Jacqueline a hébergé 474 femmes différentes en lit d’urgence la nuit pendant cette même période.

Depuis une dizaine d’années, les priorités dans la lutte contre l’itinérance sont le logement et la sortie de la rue. Des programmes d’accompagnement, d’accès au logement et de réinsertion professionnelle sont mis en œuvre dans de nombreux refuges. Ils semblent porter leurs fruits, mais pour les cas les plus lourds de femmes en situation d’itinérance chronique, cette approche n’est pas la bonne, soutient Mme Whiteman, qui ne constate aucun résultat pour les femmes qui fréquentent son refuge.

L’approche «logement d’a-bord» cristallise d’ailleurs des tensions entre les organismes communautaires. En avril, trois des plus gros refuges ont quitté le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM­), un regroupement d’organismes qui soutiennent une pluralité d’approches. Pour les responsables de ces refuges, le logement doit être la priorité des politiques publiques et, selon eux, l’hébergement d’urgence peut même alimenter l’itinérance.

Pour Mme Whiteman, il manque de 80 à 90 lits à Montréal pour les femmes en situation d’itinérance chronique. Selon elle, ces femmes ne peuvent pas être logées grâce à des programmes de soutien, car leurs cas sont trop lourds. Elles risquent de retourner dans la rue et de recommencer à consommer de la drogue, bien souvent les deux en même temps.

Pour appuyer ses dires, la coordonnatrice de la Maison Jacqueline raconte l’histoire de cette femme qui a vendu tous les meubles de son appartement pour acheter de la drogue. Elle parle aussi d’Audrey, qui bénéficie d’un logement grâce à un programme mais qui préfère le contact d’autres femmes au refuge plutôt que la solitude de son appartement. Audrey rendra son logement au cours des prochains mois et retournera à la rue.

«Depuis cinq ans, on observe une augmentation du taux de refus dans les ressources d’urgence, renchérit la coordonnatrice de la Maison Jacqueline. Dans ces ressources, on s’oriente vers des conditions d’admission, des programmes de suivi et de logement. La prise en charge des femmes itinérantes est plus difficile, leur nombre augmente aussi, de même que la gravité de leurs situations.»

Pour la directrice de l’école de travail social de l’Université de Montréal, Céline Bellot, l’approche «logement d’abord» discrimine les femmes puisqu’elle est basée sur des considérations singulières de l’itinérance, souvent conjuguées au masculin. Cette approche peut aussi créer un «effet de marché», où les personnes en situation d’itinérance ont besoin de payer pour pouvoir bénéficier de services et des programmes d’accès aux logements.

Pour Céline Bellot, directrice de l’École de travail social de l’Université de Montréal, l’approche «logement d’abord» discrimine les femmes puisqu’elle est basée sur des considérations singulières de l’itinérance, souvent conjuguées au masculin.

«On applique une grille d’évaluation pour voir si elles peuvent entrer dans ces programmes. La manière dont est construite cette évaluation défavorise les femmes», soutient Mme Bellot en avançant que l’itinérance des femmes est très différente de celle des hommes et nécessite donc une approche différente. Selon elle, les femmes vont rechercher davantage la vie collective et la sécurité, choses qu’elles ne trouvent pas lorsqu’elles vivent seules dans un logement.

Cette approche peut aussi créer un «effet de marché», où les personnes en situation d’itinérance ont besoin de payer pour pouvoir bénéficier de services et des programmes d’accès au logement.

Pourtant, au pavillon Patricia Mackenzie, un des plus gros refuges pour femmes itinérantes à Montréal, l’approche d’accompagnement vers le logement porte ses fruits, affirme la directrice Florence Portes. Selon elle, il est primordial que les refuges offrent du soutien à long terme plutôt que de l’hébergement d’urgence, quitte à ce que les lits soient payants. Au pavillon Patricia Mackenzie, les femmes doivent débourser 200 $ par mois pour y résider et pour avoir un lit et des services adaptés de réinsertion et d’accès au logement.

Mme Whiteman constate aussi les nouveaux visages que peut prendre l’itinérance féminine, soit les immigrantes et les personnes âgées, notamment, qu’on voit de plus en plus souvent vivre dans la rue. À la Maison Jacqueline, 278 nouvelles femmes ont utilisé des lits d’urgence depuis un an. Parmi elles, on compte de plus en plus de femmes issues des communautés culturelles.

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