Archives Ville de Montréal La plage de l’île Sainte-Hélène le 21 août 1938

Montréal est une île. Mais entre les gratte-ciel, le béton et les nids-de-poule, les Montréalais profitent-ils de l’eau qui les entoure? Métro présente sur trois jours un reportage préparé par des étudiants en journalisme à l’Université de Montréal dans le cadre d’un atelier d’écriture.

Montréal en pleine canicule. Trois plages pour 1,9 million de person­nes. Pourtant, au début des années 1960, on comptait une cinquantaine de plages à Montréal. La pollution des cours d’eau, grave au point où on ne peut même plus y tremper le gros orteil, a certainement contribué à la diminution brutale de l’accès aux rives. Mais il faut voir plus grand. La privatisation de plusieurs sites et le développement industriel intensif des rives ont aussi joué un rôle important dans cette baisse.

Déjà en 1950, des revendications en faveur d’une réappropriation des rives par les Montréalais commencent. «C’est le début de l’ouverture vers une société des loisirs, vers leur démocratisation», raconte Michèle Dagenais, historienne en environnement et auteure du livre Montréal et l’eau – une histoire environnementale.

Aujourd’hui, on revendi­que aussi haut et fort. Est-ce que l’histoire se répète? «Le fondement historique demande de nuancer et de préciser ce que nous souhaitons, très exactement, et au nom de qui», affirme Mme Dagenais. À l’époque, les groupes militaient pour un simple accès aux rives afin de profiter des activités nautiques qu’elles permettent. De nos jours, on demande l’aménagement de plages urbaines et un retour à la baignade. L’accès à l’eau demeure au cœur des revendications, mais pas au même niveau.

«Les gens semblent éprouver une certaine nostalgie pour une époque où on suppose que les rives étaient plus accessibles. C’est faux. Au XVIIe et
au XVIIIe siècles, Montréal était une ville fortifiée. On avait peine à voir l’eau, ironise-t-elle. Cette nostalgie d’un temps mythique, conjuguée à la critique du visage très urbain de Montréal, peut augmenter la ferveur des revendications. C’est comme si c’était à la mode d’être anti-ville.»

Bureaucratie aquatique
À qui appartient l’eau et qui a le pouvoir de redonner à la population l’accès aux rives? «Historiquement, l’eau a toujours appartenu à différentes instances», fait remarquer Michèle Dagenais. Il faut parfois compter quatre ou cinq intervenants pour un seul accès. C’est le cas de la plage urbaine dans le Vieux-Port, une étendue de gravier, sans baignade possible. Le port est de juridiction fédérale, mais la voie maritime relève du provincial. La Ville de Mont­réal et l’arrondissement de Ville-Marie doivent également donner leur aval.

L’organisme Accès Fleuve a obtenu la collaboration de plusieurs propriétaires riverains et des différents paliers de gouvernement pour le développement de la Route bleue. Cet itinéraire de randonnées maritimes prévoit des droits de passage sur les territoires privés et publics gagnés à coups de négociations. «Bien que la gestion des accès avec les gouvernements soit complexe, ces relations assurent la pérennité de notre projet», indique Alexandre Joly, directeur général intérimaire de l’organisme. Pas étonnant que les projets d’accès à l’eau soient si peu nombreux, même si le souhait, lui, est toujours bien vivant.

Jonathan LapierreUne vague inspirante

Jonathan Lapierre est conseil­ler municipal aux Îles-de-la-Madeleine. Après avoir habité à Québec pendant neuf ans et séjourné à plusieurs reprises à Montréal, il est retourné sur ses terres. Vivre sur une île, il connaît ça. Réflexion.

À quoi ressemble votre relation à l’eau?
Pour moi, l’eau, c’est la pureté. Ça permet de faire le vide, de se détendre, de se reposer. Elle favorise la tranquillité d’esprit, la quiétude et l’esprit positif. Aux Îles, devant l’immensité des éléments, on ne peut que se sentir petit et respecter l’eau autour de soi.

Comment se vit l’insularité?
De multiples façons. C’est un mode de vie d’abord. L’insularité, sans que ce soit péjoratif, c’est aussi la captivité. On n’est pas libre de partir sur un coup de tête, on doit planifier ses déplacements. Mais c’est aussi la plus belle chose qu’il y ait, le milieu naturel, et ça exige d’être bien avec les éléments qui nous entourent. Parmi les gens qui viennent aux Îles-de-la-Madeleine pour travailler, certains ne s’y habituent jamais. Ça demande d’accepter un mode de vie avec les nombreux avantages et les quelques inconvénients que ça implique.

À votre avis, malgré son insularité indéniable, Montréal se vit-elle comme une île?
Ça dépend de l’endroit où on est. Certainement pas au centre-ville, mais près des rives, oui. Montréal, c’est beau quand on prend le temps de l’observer. On est entouré d’eau quand même.

D’après vous, les Montréalais se rendent-ils compte qu’ils sont sur une île?
Non, ils ne réalisent pas qu’ils sont sur une île. Montréal est une métropole, les Montréalais se définissent d’abord comme citadins. C’est difficile de s’identifier à l’insularité si on n’y a jamais été confronté. Les ponts dans la région de Montréal ont perdu leur fonction première, qui est de relier une île à la terre ferme. Ils sont plutôt synonymes de mal nécessaire. Quand on traverse aux Îles, on ne voit que l’eau autour de soi pendant cinq heures, on a le temps de se sentir insulaire.

Donc, la facilité des déplacements hors de l’île pourrait expliquer que les Montréalais ne se sentent pas insulaires?
La proximité contribue certainement à briser le sentiment d’insularité. Mais c’est aussi une question de mode de vie. À Montréal, le rythme est rapide. Plus on est pressé et moins on réalise ce qui nous entoure.

Comment pourraient-ils améliorer leur relation au fleuve?
Par l’éducation d’abord. Les gens ont oublié de respecter le fleuve, ils le tiennent pour acquis. Quand on ne connaît pas, c’est difficile de respecter. Pourtant, le fleuve regorge de richesses. Il faudrait prendre des mesures strictes pour arrêter de le polluer, le nettoyer et en redonner l’accès aux citoyens en augmentant le nombre d’endroits publics. Le fleuve a besoin d’être mis en valeur, mais ça doit être une prise de conscience collective. Je ne vois que des avantages à s’en rapprocher. Mais c’est un peu utopique de penser que les Montréalais vont changer leur vision. On parle d’une métropole, pas d’un village. Les Montréalais vont se créer un environnement à leur image.

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