Collaboration spéciale Gérard Bouchard

Selon Gérard Bouchard, la question des rapports interculturels ne sera jamais réglée. L’important est de ne pas réinventer la roue chaque fois. «Il faut un modèle, de grandes lignes en place et auquel on puisse se référer et qu’on peut amender, mais à partir duquel on peut travailler», dit l’auteur, pour qui ce modèle québécois serait l’interculturalisme.

Vous sortez un livre sur l’interculturalisme. Est-ce que le climat est plus propice qu’en 2007 pour parler des accommodements aux communautés culturelles?
Si on pense à ce qu’était le climat dans les années 2007-2008, celui d’aujourd’hui est infiniment plus favorable, car les esprits se sont calmés, c’est moins émotif. L’idée de mon livre est de reprendre le flambeau, de faire une autre tentative pour bien expliquer ce qu’est l’interculturalisme et pourquoi je suis convaincu que c’est le modèle qui convient le mieux au Québec.

A-t-on bien géré l’après Commission Bouchard-Taylor?
Dire que le rapport a été tabletté, ce n’est pas vrai. Une des évaluations produites récemment avance que 40 % des recommandations de notre rapport [publié en 2008] ont été appliquées. C’est à la fois substantiel et insuffisant.

Parmi les recommandations qui n’ont pas eu de suite se trouvent certaines de celles qui, pour moi, étaient parmi les plus importantes. Par exemple, c’était important que le gouvernement prenne l’initiative d’un document officiel qui définirait plus clairement l’interculturalisme et qui y attacherait un programme politique d’intervention.

La Charte du PQ est-elle dans la lignée de vos recommandations?
On pourrait dire que l’idée elle-même va dans le sens de la recommandation, mais au Québec nous sommes très divisés sur la question de la laïcité. Le problème est ce qu’on va mettre dans la charte, ça c’est une autre affaire.

Et dans ce qui a été fait depuis le rapport, que retenez-vous?
Les recommandations concernant l’intégration des immigrants à l’emploi, l’intégration sociale d’assurer plus de services aux immigrants, il y a eu des choses qui ont été faites dans ce sens-là. Il y a eu des avancés concernant la francisation des immigrants.

Avant la commission, certaines personnes idéalisaient-elles un peu le multiculturalisme à la québécoise?
Avant les années 2005, c’était très répandu. On avait l’impression que ça se passait bien. La crise des accommodements est arrivée comme un coup de tonnerre dans le ciel bleu. Ça a pris tout le monde par surprise. Et le gros de notre mandat était de comprendre pourquoi tout à coup ce sentiment d’insécurité et de mécontentement a explosé.

Y-a-t-il eu un élément déclencheur?
La réponse n’est pas facile. C’est une combinaison de facteurs. Le travail de certains médias n’a pas aidé. Il y a eu des distorsions importantes, et même des inventions de nature à faire fâcher les Québécois. Par exemple, les musulmans dans les cabanes à sucres. Il avait été annoncé qu’on ne pourrait plus manger de lard dans la soupe aux pois à cause des musulmans dans l’ensemble des cabanes à sucre. Ce n’était pas vrai.

Et il y avait déjà dans la population des dispositions, des perceptions, des inquiétudes qui expliquent l’ampleur de la réaction. Il y avait des éléments d’inquiétude pour l’avenir du français et la perception qu’il y avait de plus en plus d’immigrants dans la population du Québec, dont la moitié n’était pas francisée. Ajoutez à ça une prise de conscience de la mondialisation qui parle anglais et qui donne une force considérable à l’influence de l’anglais au Québec. Et puis il y a le fait que la question nationale semblait bloquée à la suite des résultats du référendum, comme s’il n’y avait plus d’avenir pour l’émancipation politique des Québécois. Tous ces facteurs se sont combinés.

Qu’est-ce qui définit l’interculturalisme au Québec?
C’est une pensée des équilibres. Il faut respecter les droits de tous les citoyens, mais il faut en même temps promouvoir l’intégration au Québec. La majorité est une culture minoritaire en Amérique qui n’a pas les moyens de marginaliser une partie importante de la population. Nous sommes une minorité. Il faut être unis et intégrés.

Quelle est la différence avec le multiculturalisme?
D’après le multiculturalisme, la nation canadienne est un ensemble d’individus qui ont tous des droits égaux. Au Québec, ça ne peut pas marcher. On ne peut pas appliquer un modèle qui ferait abstraction du fait qu’il y a une majorité francophone qui est elle-même une minorité ayant besoin d’être protégée sur le continent.

Pour qu’un modèle fonctionne au Québec, il faut qu’il parte de l’idée que la province est constituée d’une majorité francophone et de minorités culturelles; la finalité est de gérer ce rapport-là. Le point de départ est complètement différent. Le multiculturalisme ne reconnaît pas l’idée de une majorité culturelle.

Votre livre propose quelques outils pour atteindre cet équilibre.
Il faut encourager la pratique des accommodements. Un accommodement, c’est pour éviter qu’une personne soit victime de discrimination à cause d’une différence culturelle. Exemple : dans une cafétéria où il y a un menu pour les végétariens, pourquoi n’y en aurait-il pas un halal?

Un accommodement devient abusif quand il empiète sur le droit des autres, quand il porte atteinte au droit fondamental. Le jugement qui doit être posé revient aux gestionnaires des institutions. Et c’est important de s’assurer que, dans les établissements, il y ait des gens qui sont compétents pour le faire et qui ont eu une formation de façon à prendre une décision qui soit éclairée.

Un exemple de mauvaise décision : l’enfant musulman à qui on avait mis un casque d’écoute pour qu’il soit soustrait à l’écoute de musique et de comptines occidentales, tout en restant à cette maternelle. La réponse qu’on a trouvée c’est d’affubler cet enfant d’un casque d’insonorisation. C’est de la marginalisation. Cet enfant qui va passer sa vie au Québec, il ne pourra pas passer sa vie sans entendre de musique québécoise. L’objectif d’intégration aurait dû pousser à une décision contraire. Le message qu’on lui envoie c’est qu’il peut vivre dans une marginalité, de ne pas être présent dans la culture québécoise alors qu’il va passer sa vie dedans.

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