Graham Hughes/PC Certains observateurs voient dans le soulèvement contre la hausse des frais de scolarité un mouvement identitaire québécois.

Depuis plus de trois mois, la Belle Province gronde. Ce qui était au départ un conflit sur la hausse des droits de scolarité s’est mué en véritable débat de société.

Sur la place publique, ce débat semble principalement incarné par des Québécois francophones de souche. En effet, hormis le co-porte-parole de Québec solidaire, Amir Khadir, bien peu de personnalités issues d’une minorité culturelle se sont ouvertement prononcées en faveur de ce mouvement populaire.

Pour Joseph Yvon Thériault, titulaire de la Chaire de recher­che du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie de l’UQAM, cette apparente défection des anglophones et des immigrants prouve qu’un clivage existe toujours au sein du peuple québécois. «Au Québec, la société civile s’est organisée en fonction de la question linguistique. Le débat qui fait rage en ce moment n’est pas un affrontement nationaliste, mais la fracture entre, d’une part, les francophones et, d’autre part, les anglophones et les immigrants, demeure», affirme-t-il.

Le sociologue ajoute que les immigrants actuels s’établissent au Québec pour des raisons plus économiques que politiques. «Dans les années 1960 et 1970, le Québec a accueilli de nombreux réfugiés politiques. Plusieurs d’entre eux ont continué à militer au sein de leur société d’accueil. Mais aujourd’hui, les gens viennent ici dans une optique de promotion économique et sociale. Ils se sentent donc moins concernés par les enjeux politiques», note-t-il.

Le débat qui fait rage en ce moment n’est pas un affrontement nationaliste, mais la fracture entre, d’une part, les francophones et, d’autre part, les anglophones et les immigrants, demeure. - Joseph Yvon Thériault, titulaire de la Chaire de recher­che du Canada en mondialisation, citoyenneté et démocratie de l’UQAM

Laura Kneale, qui est à la tête de CUTV Montreal – une télé communautaire dirigée par des étudiants de l’Université Concordia –, rejette ce constat. «C’est vrai que les porte-parole du mouvement sont des Québécois francophones pure laine. Mais dans la rue, ce qu’on constate, c’est qu’il y a beaucoup d’anglos et de membres de communautés culturelles», souligne Mme Kneale, qui couvre les manifestations étudiantes depuis le début du conflit.

Elle estime même que les anglophones n’ont jamais été aussi solidaires de leurs concitoyens que depuis l’éclo­sion de ce Printemps érable.

«Même si les cégeps et les universités anglophones ont peu participé à la grève, de nombreux étudiants de ces institutions se sont joints aux manifestations, rappelle-t-elle. Leur implication est d’autant plus remarquable qu’ils devaient concilier le tout avec leurs études.»

La jeune femme applaudit également la plus grande ouverture dont font preuve certains anglophones à l’endroit des francophones depuis le début du conflit étudiant. «Durant les manifestations, je vois régulièrement des anglos faire l’effort de s’adresser en français aux francophones. Plusieurs manifestants anglophones m’ont aussi confié qu’ils avaient adopté des médias d’expression française afin d’avoir une compréhension plus globale des enjeux de la lutte», indique-t-elle.

Amir Khadir est lui aussi très satisfait de la participation de l’ensemble des Québécois au mouvement contestataire des derniers mois. «Ce qu’on voit dans les manifestations est beaucoup plus diversifié que ce qu’on voit à l’Assemblée nationale. Pour moi, c’est très prometteur. Cela signifie que le modèle d’intégration québécois, malgré ses petites failles, fonctionne», se réjouit-il.

Le politicien reconnaît cependant que la présence des immigrants au sein des manifestations n’est peut-être pas aussi importante que leur poids démographique. D’après M. Khadir, cette moins grande visibilité s’explique par le fait que les nouveaux arrivants ne connaissent pas toutes les raisons qui se cachent derrière le ras-le-bol qui s’exprime dans le Printemps érable. «Une lutte politique s’inscrit toujours dans un certain contexte. Or, les immigrants qui ne sont ici que depuis quelques années ne sont pas aussi au fait de la situation politique que le reste de la population», confirme Joseph Yvon Thériault.

Loi 78: de mauvais souvenirs
Selon Amir Khadir, les immigrants se mobilisent beaucoup plus depuis l’adoption de la loi 78, qui restreint notamment le droit de manifester. «L’autre soir, j’ai rencontré un manifestant d’origine roumaine qui a participé à toutes les manifestations nocturnes depuis le début. Il m’a expliqué comment la situation actuelle et l’attitude du gouvernement lui faisaient penser à la dictature de Ceausescu, qu’il a combattue», raconte-t-il.

Laura Kneale a quant à elle reçu quantité de messages de la part de nouveaux arrivants ou de futurs citoyens québécois qui se disent inquiets de cette atteinte à leurs droits. «Ces gens ont bien souvent choisi l’exil parce que leurs droits dans leur pays d’origine étaient lésés. La loi spéciale leur rappelle donc de bien mauvais souvenirs», indique la jeune femme.

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