Des groupes qui œuvrent pour battre en brèche les préjugés et favoriser le dialogue. Des projets culturels et éducatifs stimulants. Des jeunes qui travaillent pour leur nation. Parce que tout n’est pas noir dans les communautés autochtones, Métro présente l’autre côté de la médaille, à Montréal et en région. Dans cette première partie, Métro s’est rendu dans la petite communauté abénakise d’Odanak, au Centre-du-Québec. Regard sur le seul établissement d’études supérieures du Québec où l’enseignement est axé sur les réalités autochtones et sur des leaders conscients des défis à relever.

Dans un cours d’introduction à la politique donné à l’institution Kiuna, à Odanak, l’enseignant Hans Heinrich revient sur le plus récent examen. Dans la classe, où on retrouve une majorité d’étudiantes, les élèves sont algonquins, innus, cris, atikamekws, abénakis. Pour Wanda, qui est algonquine et crie, l’atmosphère de Kiuna est moins formelle, plus familiale que dans un cégep «régulier». Elle souligne l’enrichissement culturel qu’elle y vit en côtoyant, dans les cours et dans les résidences, des étudiants de plusieurs Premières Nations du Québec.

Kiuna est la seule institution québécoise à proposer des programmes d’études collégiales (DEC en sciences humaines et attestations d’études collégiales) traitant des réalités des Premières Nations. Les cours sont dispensés en français et en anglais. Le personnel du collège est à 85 % constitué de membres des Premières Nations.

Le 30 juin, Kiuna aura terminé sa 5e année scolaire, et la directrice, Prudence Hannis, dresse déjà un bilan très positif au chapitre des taux de réussite, de rétention et de diplomation. «On pense atteindre 70 diplômés à la fin de cette année», avance-t-elle. Pour l’avenir, Kiuna souhaiterait même étendre ses programmes à la formation universitaire. «C’est un rêve qu’on caresse», poursuit Mme Hannis.

Lors de notre visite, des diplômés de Kiuna étaient venus échanger avec les étudiants actuels. En écoutant ces anciens, on se rend compte de l’impact majeur que l’institution a eu sur eux. «Ça donne un sens à notre vie», résume sans détour Jennifer O’Bomsawin*, qui a vécu toute sa vie à Wendake, mais dont le père est originaire d’Odanak. «À Kiuna, on entre vraiment dans le fond des choses [comme l’histoire des pensionnats, qui sont la source de plusieurs problèmes encore aujourd’hui]. Et ce n’est pas juste de s’apitoyer sur [notre] sort. Ici, on trouve des solutions, en collectivité.» Jennifer veut faire sa marque en politique, et l’autonomie gouvernementale des peuples autochtones est son cheval de bataille.

Danysa Regis Labbé a été décrocheuse avant d’obtenir son diplôme de Kiuna. «J’ai vécu dans les familles d’accueil, longtemps en ville. Je ne savais pas qui j’étais», confie la jeune femme de Pessamit. Elle qui était très timide auparavant a maintenant trouvé sa place. Elle prise les valeurs enseignées à Kiuna. «Quand tu sors d’ici, t’es tellement fier. Tu sais qui t’es, de quoi t’es capable, et t’as envie de te battre pour nos droits.» Danysa étudie maintenant en enseignement primaire et veut travailler dans sa communauté.

*O’Bomsawin est un nom que plusieurs Abénakis portent, et Jennifer, Réjean, Suzie et Mathieu O’Bomsawin n’ont pas de liens familiaux.

Des valeurs à enseigner
Outre Kiuna, on trouve à Odanak un CPE, mais pas d’école primaire ou secondaire. Un projet d’école était récemment sur les planches, mais il n’a pas abouti. En attendant qu’une telle école voie le jour, Réjean O’Bomsawin, un élu du conseil de bande d’Odanak, a une idée pour valoriser l’éducation. Il souhaite que les commissions scolaires de la région enseignent la culture abénakise dans les écoles où vont les jeunes élèves de sa nation. «Mais [il ne s’agit] pas d’en parler dans le sens touristique, de dire: “C’est cute, les petits indiens” et de mettre des plumes ou de faire des danses à l’école… C’est pas ça, une culture.»

M. O’Bomsawin, âgé de 58 ans, est élu depuis 8 ans (4 mandats). Avant lui, son père et son grand-père ont aussi siégé au conseil. Ces derniers lui ont transmis les valeurs abénakises d’ouverture d’esprit et de sensibilité à autrui. Selon lui, les valeurs ont beaucoup changé depuis sa jeunesse et ont même été oubliées par plusieurs. Pour Réjean O’Bomsawin, «les Abénakis, c’est la simplicité, l’humanité, l’échange».

Malgré ces valeurs qui lui tiennent à cœur, il constate que, «à Odanak, le monde a honte. À cause de l’influence de la Loi sur les indiens. [Quand] t’es mineur au sens de la loi, tu ne peux pas prendre de décision. Et tu grandis dans ce contexte-là. C’est pourquoi, aujourd’hui, on voit encore des symptômes de ça. Des membres de la communauté qui ne croient pas en eux, qui ne se sentent pas en sécurité au sens large.»

Des défis sur le territoire
Le territoire abénakis ancestral s’étend environ de Rivière-du-Loup jusqu’à la rivière Richelieu, et du fleuve Saint-Laurent jusqu’à Boston. «Pour nous, la frontière canado-américaine est une création artificielle. Le territoire ancestral a été coupé en deux, mais on a encore des membres qui vivent de l’autre côté de la frontière», explique Suzie O’Bomsawin. La femme de 30 ans dirige depuis 3 ans le bureau du Ndakinna – mot signifiant «notre territoire» – du Grand Conseil de la nation Waban-Aki. Un des projets de ce bureau est de documenter l’utilisation traditionnelle (en termes de chasse, de pêche, de trappe, de cueillette ou de collecte de matériaux) du territoire abénakis, notamment pour mieux répondre aux consultations territoriales.

La situation géographique d’Odanak – elle n’est pas en milieu éloigné – a une incidence sur ses possibilités. Il y a des occasions d’emploi non loin de la réserve pour les membres de la communauté, de même qu’un choix d’établissements d’enseignement, comme l’Université du Québec à Trois-Rivières. C’est là que Mathieu O’Bomsawin a fait ses études en administration des affaires, tout en continuant à vivre à Odanak. M. O’Bomsawin, à 25 ans, est le nouveau directeur du Musée des Abénakis, le premier musée autochtone du Québec, qui est établi depuis 50 ans dans une ancienne école catholique.

«La proximité avec les autres communautés fait par contre pression sur la transmission culturelle. C’est un facteur fragilisant, mais qui offre [en même temps] des occasions. Il y a un équilibre à aller chercher, mais c’est personnel», avance Suzie O’Bomsawin.
«Les jeunes, aujourd’hui, on est de plus en plus éduqués, souligne Mathieu O’Bomsawin. Mais plus on se spécialise, moins il y a d’occasions [de travail] dans notre communauté. Le développement économique est un enjeu dans les communautés autochtones. Développer des entreprises. Faire vivre le monde.» Il entrevoit cependant avec optimisme l’avenir d’Odanak, qu’il décrit comme une «belle communauté en santé». «Depuis une couple d’années, ça va dans la bonne direction.»

Communautés abénakises

Il existe deux communautés abénakises au Québec: Odanak et Wôlinak.

  • Ensemble, elles ne font que 7 km2.
  • Près de 500 personnes habitent à Odanak, et environ 200 à Wôlinak, selon le re­censement de 2011. Ce n’est qu’une petite proportion de la population de la nation abénakise, qui compte quelque 3 000 membres.
  • Chaque communauté possède son conseil de bande, et le Grand Conseil Waban-Aki gère des dossiers communs.

Des cours d’abénakis sont donnés à Odanak chaque semaine.

  • La langue est toutefois peu parlée de façon courante. Odanak est composée de membres qui parlent français et anglais.
  • En abénakis, «bonjour» se dit «Kway» (dire «kwaille») et «merci», «Wli wni» (dire «ouli ouni»).

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