Gabriel Nadeau Dubois

Adulé des uns, honni des autres, le très médiatisé Gabriel Nadeau-Dubois lance ces jours-ci Tenir tête, un récit ayant pour toile de fond l’historique printemps québécois de 2012. Rencontre.

Vous avez mélangé des éléments du récit, de l’essai et du mémoire de maîtrise dans Tenir tête.
Oui. Ce livre-là m’offre une occasion de contribuer au débat public et, humblement, à l’analyse du Québec d’aujourd’hui à travers ses médias, sa démocratie…

Lors du dépôt de son budget 2010, l’ancien ministre des Finances Raymond Bachand l’a qualifié de «révolution culturelle». Vous croyez vraiment qu’il faisait référence à la Chine de Mao et à la purge des élites intellectuelles?
Je pense qu’il s’agit d’une personne qui possède une certaine culture et il reprenait ce vocable-là. Je m’amuse un peu avec cela dans le livre, mais cette déclaration est intéressante : c’est vraiment un aveu de la radicalité des intentions du gouvernement libéral, alors que dans l’espace public on a essayé de présenter ces mesures d’augmentation des frais de scolarité comme étant essentiellement d’ordre comptable et administratif. Lorsqu’on dit d’un budget qu’il est une «révolution culturelle», c’est que l’on veut changer la culture politique du Québec et la manière dont les gens vivent leur rapport à l’État.

Certains observateurs soutiennent que le conflit a été orchestré par les libéraux pour en arriver à l’application d’une politique de polarisation (wedge issue) favorable au gouvernement Charest.
Je pense que la wedge politic s’est jouée à la fin de la grève, quand le gouvernement Charest a voulu tabler sur la polarisation et l’augmenter pour diaboliser les étudiants et ainsi consolider sa propre base. Au départ, le gouvernement a vraiment sous-estimé les étudiants. Les libéraux étaient convaincus qu’il n’y aurait pas de grève jusqu’à ce qu’on y soit, probablement le 22 mars, ou que, s’il y en avait une, elle tomberait très rapidement. C’est pour cela qu’ils ont tant tardé à négocier. Mais oui, leur plan B a été la répression et la wedge politic. Cependant, penser que le conflit a été orchestré de toutes pièces serait surestimer les libéraux.

Comment vous êtes-vous senti lorsque Line Beauchamp a rendu public à Tout le monde en parle l’histoire des lunettes de sa collaboratrice que vous auriez brisées après une introduction dans ses bureaux de comté?
C’était très habile de ressortir une histoire… vieille d’un an et demi! Qui plus est, je n’ai jamais brisé les lunettes de quiconque. Il s’agissait d’une phrase déjà préparée je crois. À partir de ce moment-là, cette histoire ne m’a plus jamais quitté.

Dès lors, saviez-vous que vous deviendriiez la cible des attaques du gouvernement?
Non. Dans un premier temps, je me demandais s’il y aurait une grève. Dans un deuxième temps, si elle durerait suffisamment longtemps. Dans un troisième temps, jamais je n’aurais cru que la CLASSE pendrait une place si prépondérante publiquement. Historiquement, la CLASSE représente le  courant plus alternatif du mouvement étudiant. Celle qui est le moins sous le feu des projecteurs. Or, elle a été projetée vers l’avant et c’était imprévisible. Dans un quatrième temps, il était tout aussi imprévisible que, personnellement, je me retrouve autant au premier plan.

Vous dites appartenir à une tendance politique à laquelle certains étudiants ont reproché son pragmatisme et son souci de l’image. Qu’est-ce qui vous a sensibilisé à l’importance de l’image?
Durant la grève, j’étais conscient que lorsque je me présentais devant les médias, les gens qui m’écoutaient, chez eux, partaient déjà avec toute une série de préjugés. La moindre des choses était de m’assurer qu’aucun obstacle esthétique ou d’image ne viennent perturber mes interventions. Le fond devait l’emporter sur la forme.

Lors d’un discours qui allait déterminer la suite des choses au Cégep de Valleyfield, vous avez avoué aux militants que vous aviez peur de la grève.
Le but était d’être le plus honnête possible et de dire aux autres étudiants que lorsqu’on rentre dans ce moment politique-là, on ne peut pas savoir d’avance comment les choses vont se dérouler. L’idée était de faire comprendre que c’était notre seule chance de renverser la vapeur, sinon la hausse passait.

On pourrait brosser un parallèle avec un célèbre discours de Pierre Bourgault, qui allait dans ce sens en parlant de l’indépendance du Québec (au grand dam de René Lévesque). Bourgault, à qui on vous a souvent comparé, est-il votre modèle?
Bourgault est l’une de mes inspirations politiques. Ce que je retiens surtout de lui, c’est son courage politique et sa volonté de prendre les gens au sérieux. De ne pas leur mentir en leur disant que le changement social, que ce soit pour réaliser l’indépendance ou obtenir davantage de justice, ce n’est pas toujours facile et qu’il faut faire des sacrifices. Collectivement cependant, nous sommes capables de faire des choses.

De quel milieu socioculturel êtes-vous issu?
J’ai été élevé dans un milieu très politisé. Mon père était organisateur communautaire et il a été très engagé dans le milieu syndical pendant longtemps. Ma mère est avocate spécialisée dans le droit du travail. Elle défend les travailleuses et travailleurs victimes d’accidents.

Qui sont vos héros, vos modèles?
Bourgault est une de mes inspirations politiques. Et puis, des gens comme Michel Chartrand, des femmes comme Madeleine Parent… Des militantes et des militants qui ont donné leur vie pour une cause et dont l’âge n’a jamais atténué les convictions.

Êtes-vous guévariste (partisan de Che Guevera)?
Non (sourire). Absolument pas. Je ne pense pas que ce soit un modèle souhaitable ou applicable au Québec en 2013. Il y a une certaine forme de pragmatisme chez moi. Je pense qu’il faut partir d’où nous sommes pour changer la société. C’est ce que nous avons fait pendant la grève : nous sommes partis d’un enjeu très concret, comme la question des frais de scolarité, qui peut sembler à courte vue ou corporatiste, et cela nous a servi de tremplin pour ouvrir des perspectives et des débats.

Vous n’utilisez jamais l’expression «printemps érable»…
C’est un beau jeu de mots qui a une très belle résonance poétique au Québec et je comprends que cela puisse séduire bien des gens, mais ce parallèle avec les révolutions arabes me met mal à l’aise. Je trouve cela tirer par les cheveux. J’en ai pris conscience lorsque j’étais en France où, après avoir parlé du «printemps érable», un jeune Tunisien est venu me dire : «Fais attention, ce n’est pas la même chose. Chez vous, c’était un mouvement citoyen et pacifique, tandis que dans notre cas, c’était presque une guerre civile. Il ne faut pas romantiser ou poétiser ces moments qui ont été très difficiles pour les pays arabes.» Depuis, j’ai fait le choix de ne pas en parler dans ces termes-là.

Mai 68 à Paris, c’était votre modèle?
Nos grands modèles furent les précédentes grèves étudiantes au Québec. L’une des grandes forces de la CLASSE a été sa conscience historique. La grève de 2005, celle de 1996, celles des années 1970 et 1980…

Où vous voyez-vous où dans 20 ans?
Très bonne question. Je l’ignore. L’enseignement est quelque chose qui pourrait m’intéresser.

Si vous dites que vous ne ferez pas de politique, personne ne vous croira.
J’ai déjà été approché, mais je ne suis pas intéressé pour le moment. Je ne crois pas qu’être connu soit une raison suffisante pour être un bon candidat et, a fortiori, pour être un bon politicien. Je ne dis pas que je n’en ferai jamais ,mais ce n’est pas dans mes priorités de l’heure.

Vous parlez d’écologie et de justice sociale, mais vous n’abordez pas la question de la souveraineté du Québec dans votre livre…
Dans mon livre, j’en parle dans l’épilogue parce que, en toute justice pour le mouvement étudiant, ce n’était pas explicitement affiché par le mouvement, même si, de mon point de vue, c’était sous-jacent. Je suis indépendantiste et les projets dont je parle ne peuvent pas être réalisés au Québec sans l’indépendance.

Outre les quolibets lancés sur les réseaux sociaux et dans les médias, on a appris à un moment, à travers un témoignage de l’intérieur, que les policiers de la SQ vous haïssaient viscéralement. Comment avez-vous composé, humainement, avec cette haine?
Je n’aurais pas répondu la même chose il y a un an mais, maintenant, j’en suis venu à accepter que cela fait partie des risques que l’on prend. C’est sûr que, sur le coup, c’était difficile et ce n’est pas vrai que l’on peut ignorer. Je n’ai jamais été capable de le faire. Je lisais les bêtises écrites à mon sujet. Ça frappe toujours au visage, mais en même temps nous étions très bien entourés. Il y avait dans ce mouvement une cohésion, une solidarité et un immense sentiment d’appartenance, et cela me rendait plus fort. Pour chaque bêtise que je lisais, chaque lettre de menace que je recevais, des automobilistes me klaxonnaient dans la rue, des passants me tapaient sur l’épaule et d’autres m’encourageaient à poursuivre.

J’imagine que sur le plan personnel, il faut être «fait fort» et avoir un estime de soi assez solide…
J’étais convaincu que je faisais la bonne chose. J’ai eu des moments de doutes et de remises en question sur ce que je devais dire ou faire. Mais, fondamentalement, sur le fait que ce mouvement était légitime, je n’ai jamais eu l’ombre d’un doute. J’étais persuadé que collectivement nous faisions la bonne chose.

Après la fameuse manifestation du 22 mars, les choses ont basculé…
C’est le moment où, le mouvement comme le gouvernement, nous sommes dit en même temps : «Wow, c’est gros!» Tout le monde au Québec l’a réalisé. Or, voyant que le mouvement ne s’essoufflait pas, la stratégie gouvernementale est devenue assez claire : on polarise et on jette de l’huile sur le feu. Les libéraux savaient qu’ils profitaient de la confrontation dans les rues et ils la stimulaient volontairement, car ils en profitaient politiquement. Ça me semble assez claire.

Pensez-vous que la police au Québec défend des intérêts politiques?
Il ne faut pas tomber dans la théorie du complot et dire qu’il y aurait eu des ordres directement donnés par des politiciens aux policiers. Par contre, je crois qu’il y a une culture policière qui est problématique au Québec et notamment au SPVM. Il y règne une culture répressive qui doit changer. On le voit dans les cas de profilage racial, social et également lors des interventions de contrôle des foules, c’est assez clair. Ce qui confirme cela, c’est non seulement la brutalité concrète envers les étudiants, mais aussi le climat psychologique et verbal dans lequel ces choses se sont produites.

Pouvez-vous préciser?
Ce n’était pas seulement : «On vous tasse, on vous brusque, on vous pousse», mais plutôt, et c’était verbalisé ainsi : «On va vous casser la yeule les petits criss!»

Vous dites avoir reçu des menaces de la part de la SQ!
Un jour, par l’intermédiaire de mon attaché de presse, la SQ m’appelle pour me dire : «Tu as reçu des lettres de menaces. Cette fois-ci, c’est très sérieux, il faut que tu te présentes à notre quartier général. Il faut qu’on te protège, car ta sécurité est en danger.» Nous avons donc filé vers la SQ dès la fin de l’entrevue à Radio-Canada. Nous sommes montés, et on m’a isolé de mes deux compagnons. Ensuite, on m’a emmené dans une salle d’interrogatoire, puis on a commencé à m’interroger en me disant : «Depuis les événements des derniers jours, le ministre Dupuis nous a demandé de nous impliquer dans le dossier, non seulement en matière de contrôle des foules, mais aussi de renseignements et d’information, et c’est dans ce cadre-là qu’on te rencontre aujourd’hui.» Cela a duré près d’une heure vingt. Je le raconte en détail dans le livre.

Vous êtes-vous senti menacé à ce moment-là?
Au départ, j’étais convaincu que j’allais là pour ma propre sécurité. Ça n’a pas pris beaucoup de temps avant que je réalise que c’était seulement une excuse. Alors, oui, à ce moment-là, je me suis senti menacé. Cela dit, ces menaces étaient moindres que la brutalité réelle qu’on trouvait dans les rues. Si je raconte cette anecdote, c’est pour montrer que de la SQ au SPVM il y avait, de manière synchronisée, une culture répressive.

Vous êtes devenu, à un moment, l’équivalent d’une véritable superstar pour de nombreuses personnes. Comment composiez-vous avec le Gabriel Nadeau-Du- bois réel et le personnage médiatique?
C’est sûr que tu ne le vois pas venir. Ça arrive de façon imprévue, d’autant que mes interventions dans les médias étaient plutôt platoniques et politiques. J’ai toujours refusé le human interest et les entrevues personnalisantes. On avait d’ailleurs un mandat à la CLASSE en ce sens. En fait, ça nous a tous surpris. J’avais la chance d’être dans une organisation qui me rappelait à l’ordre et me ramenait sur terre. Les médias sont une machine qui tend à créer des personnalités et des personnages, de sorte qu’on peut parfois se confondre soi-même avec ledit personnage. Sur le coup, c’était difficile, mais je peux maintenant dire, avec le recul, que n’eut été cette organisation et ses militants qui étaient constamment sur mon cas, n’eut été la culture démocratique, donc, j’aurais probablement davantage succombé aux sirènes de la popularité.

Que pensez-vous du fait que Léo Bureau-Blouin, votre ancien collègue qui était président des étudiants du collégial (FECQ), soit devenu député du Parti québécois?
C’est une décision avec laquelle je ne suis pas d’accord. Cela dit, c’est son choix. Je n’ai pas envie de tomber dans des guerres d’ego ou de verser du fiel sur lui. Ça ne m’intéresse pas de faire ça. Mais, comme beaucoup de gens dans le mouvement étudiant, et même parmi son organisation, j’ai trouvé que c’était rapide. Et c’est cela qui peut froisser les gens.

Vous avez qualifié un étudiant (Laurent Proulx) en faveur de la hausse de «p’tit con». Les statuts de la CLASSE vous le permettaient?
J’ai dit cela lors d’un discours, c’était une erreur. Je m’en suis excusé et je le referai autant de fois qu’il le faudra. Il s’agissait d’un moment d’ivresse militante qui n’était pas écrit dans mon discours.

Qu’est-ce que cette expérience vous a appris sur vous-même et sur le Québec?
Sur le Québec, des dizaines de choses, mais pour résumer, ça m’a donné beaucoup d’espoir. Notamment avec le mouvement des casseroles. Le Québec a repris confiance en lui. Des centaines de milliers de personnes avaient soudainement une meilleure vision d’elles-mêmes et une meilleur vision du Québec que devenir des «bons gérants de dépanneurs» ou «on va avoir un équilibre budgétaire et c’est ça notre projet de société». On a vu des gens qui avaient des projets, des valeurs de justice sociale, d’écologie et de démocratie. Et ça, pour moi, c’était très réconfortant.

Tenir tête, le récit de Gabriel Nadeau-Dubois (Lux éditeur) entourant le «printemps québécois» sera lancé le 10 octobre à 18h00 à la Société des arts technologiques (SAT),

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