C’était la fin du printemps 1983, l’année où j’ai perdu ma virginité politique. À l’aube de mon adolescence, j’allais être témoin de mes premières élections. Une expérience troublante!

À l’époque, comme tout jeune, je défiais l’autorité. À la maison, je faisais le contraire de tout ce que ma mère me disait de faire. Au collège, avec mes potes, j’aimais ridiculiser les surveillants. En ville, on tournait en bourrique l’ordre public!

Lors de cette campagne, dans les médias, on ne parlait que des élections communales! Il fallait participer, car c’était un devoir national que de choisir en toute «transparence» ceux qui allaient diriger nos cités.

Le soir, dans un recoin sombre de notre quartier, le discours était autre. Il fallait boycotter. Mon éveil politique s’est fait abruptement lors de ces premières rencontres politiques nocturnes animées par des étudiants, ces aînés qui ont débarqué de leurs villes universitaires pour préparer leurs examens à la maison. Sous le manteau, ils nous passaient des lectures interdites qui nous racontaient notre pays.

La version cachée.

À la télé, on nous gavait d’une information aseptisée qui décrivait notre pays comme une île paradisiaque au milieu d’un océan hostile. Une image taillée en pièces tous les soirs grâce à notre thérapie clandestine de groupe!

Le jour, les élections ressemblaient plus à une fête foraine. Les candidats pratiquaient le porte-à-porte et les bains de foule. Plus le cortège était imposant et bruyant, plus le candidat était sûr de gagner la guerre du prestige et de l’image.Une fin d’après-midi, un candidat, un notable qui n’aurait jamais daigné fréquenter les petites gens, s’est présenté dans notre quartier. Notre maison a été la troisième à le recevoir! Avec son cercle rapproché, il s’est retrouvé dans notre salon. Celui qui allait «s’emparer» plusieurs décennies durant du poste de maire de notre petit patelin était en face de moi. Soudain, j’avais l’impression que nous étions invités dans notre propre maison.

Le candidat a tâté le terrain par un balayage visuel de notre demeure pour ajuster son propos. Il a ensuite posé une question à ma mère sur ses aïeux pour personnaliser son discours. Quand il a su qu’elle était issue de sa région, il a esquissé un sourire narquois! Puis, il s’est adressé à elle en berbère. Plusieurs éloges et promesses plus tard, il s’est levé pour partir. Sa suite s’est dressée au garde-à-vous derrière lui.

En nous quittant, sur le seuil de notre porte, le candidat a serré la main de ma mère en lui chuchotant : «Si tu as besoin de quoi que ce soit, adresse-toi à mon bras droit et ton vœu sera exaucé!» Quoi que ce soit, a-t-il insisté en montrant du doigt son homme à tout faire. Gênée, ma mère esquissa un oui d’un hochement de tête! Le temps de tourner les talons, les yoyos et les cris de son cortège ont accueilli l’élu!

Depuis cet été-là, j’ai compris que ce qui paraît être clair est en fait flou. Et ce qui semble flou se révèle être la vérité. Toute proportion gardée, les temps ont changé, mais le même scénario semble se répéter sous mes yeux comme dans le jour de la marmotte!

Les opinions exprimées dans cette tribune ne sont pas nécessairement celles de Métro.

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