Illustration : Pierre Brassard | www.pierrrebrassard.com

Ligne d’autobus 535, direc­tion nord. Nous sommes jeudi, il est 17 h 30.

On le répète souvent ces temps-ci : notre ville, ce n’est pas une ville, c’est un chantier! Montréal est en train de muer, et cette lente transformation ne s’opère pas sans bruit et fureur. Et nous, citoyens, devons faire preuve d’une patience située en tout temps au zénith de la «zénitude».

Certains et certaines, dont je suis, ne sont malheureusement pas des mieux équipés dans le domaine de la patience et du grand calme. Ce qui semble être aussi le cas d’une jeune femme que j’aperçois par la fenêtre. Elle court énergiquement, chaussée de talons un peu trop hauts pour le terrain accidenté qu’elle foule. Il pleut sérieusement, et le vent achève de malmener son fragile parapluie en retournant d’un coup sa corolle.

La femme abrège les souffrances de l’accessoire en lui faisant faire un vol plané vers la poubelle située à proximité de l’arrêt qu’elle tente d’atteindre. Elle y est presque, mais le chauffeur, qui ne l’a pas vue, amorce son décollage. C’est alors qu’un cri digne d’un yéti enragé émane de la délicate dame aux cheveux longs, bruns et maintenant trempés. Le conducteur, surpris par ce râle, freine illico et laisse monter la furie.

Elle est chargée et échappe son porte-monnaie alors qu’elle veut payer son passage. Autre grognement. Elle avance maintenant d’un pas impatienté et choisit de s’asseoir à mes côtés. Peut-être a-t-elle reconnu en moi une consœur de «l’à bout de nerfs». Ou, plus modestement, elle a repéré la place libre.

Elle soupire profondément. Ferme les yeux comme pour aller chercher en elle la réponse à une question fondamentale sur l’espèce humaine. C’est alors qu’elle sort de son sac son téléphone intelligent. Je lorgne discrètement son écran, ne voulant pas la brusquer. Elle est calme et concentrée, manipule son clavier avec douceur.

Je comprends alors qu’elle a entrepris une partie de Solitaire à laquelle elle se livre avec une totale sérénité.

Ma grand-mère se prêtait souvent à ce jeu et disait joliment : «Jouer à la Patience.» En songeant à elle, puis en observant ma voisine, je pense aux théories selon lesquelles on ne peut changer notre nature profonde.

Alors faute d’avoir le gène de la patience, on pourrait peut-être au moins apprendre à y jouer?

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