Cher département des ventes de Radio-Canada : tu es grotesque et tu me dégoûtes. Déjà, ce n’était pas complètement élégant qu’une compagnie d’assurance-vie dont j’ai oublié le nom présente une série dont la protagoniste principale mourait du cancer. Aujourd’hui, certains se demandent si Simone de Beauvoir ne se retourne pas dans sa tombe en voyant le concours que tu proposes aux téléspectateurs des Simone, émission inspirée du nom de la grande féministe, et dont le libellé va comme suit : «Découvrez à laquelle des Simone votre style correspond et explorez son parcours magasinage. À gagner : une virée magasinage de 5 000 $ à CF Galeries d’Anjou avec la styliste de l’émission Les Simone ou l’une des cartes promotionnelles.»

Pas en reste, les hommes sont invités à profiter du concours sans avoir à s’identifier à un personnage féminin (parce que arke faire ça) et à découvrir leur propre parcours de magasinage, qui comprend bien sûr un restaurant de steak au nom douteux et un magasin de sport (fiou, les hommes peuvent eux aussi magasiner sans mettre en péril leur masculinité). Pas question de diriger les messieurs vers une librairie : lire un livre, c’est ben trop fefi.

Pour en revenir au fantôme de De Beauvoir, il ne se retourne pas dans sa tombe, premièrement parce qu’il est nihiliste, mais surtout, parce que l’auteure du Deuxième Sexe a probablement abandonné depuis longtemps l’espoir que sa citation la plus célèbre, «On ne naît pas femme, on le devient», soit comprise. Si on lit le livre, on saisit qu’il ne s’agit pas d’une injonction à embrasser sa féminité (au travers un parcours de magasinage ou non), mais plutôt du constat d’une fatalité : on ne naît pas avec le désir inné de remplir les fonctions que la société attend de nous en tant que femmes, on adhère à ces contraintes sous l’effet d’une socialisation dont ce ridicule concours n’est que l’une des nombreuses manifestations.

Toute la pensée féministe depuis Simone de Beauvoir s’emploie à dénoncer ces constructions sociales qui sont toxiques pour les femmes, mais aussi pour les hommes, dont les comportements à risque promus par un idéal de masculinité – qui comprend une mauvaise alimentation, un goût exacerbé du risque, une propension à ne pas parler de ses émotions – comptent parmi les principaux facteurs de décès prématuré des hommes. Soyons clairs : la pensée féministe ne s’érige pas contre la consommation de bacon des hommes ou contre le goût de la mode chez les femmes, mais elle explique en quoi ces stéréotypes, contrairement à la pensée populaire, ne vont pas de soi.

Même si on s’obstine souvent entre féministes sur les concepts, je suis convaincue qu’il faut de toutes les formes de féminisme pour atteindre l’égalité. Les Simone ne seront probablement jamais assez radicales à mon goût – en tant qu’étudiante en études féministes, je suis une donnée aberrante – mais si l’émission peut emmener Cathy de l’Anse au Foulon ou Manon de Montréal à s’émanciper, tant mieux. Par contre, tordre le concept au point de proposer un concours qui frôle l’antiféminisme relève de l’inacceptable usurpation.

Accessoirement, c’est profondément insultant pour les créateurs de cette série qui n’ont probablement pas eu leur mot à dire dans cette récupération effrontée de leur œuvre et qui sont sûrement aussi troublés que moi par cette affaire qui va complètement à l’encontre du message qu’ils souhaitent véhiculer. Tout le monde comprend que l’argent ne pousse pas dans les arbres et qu’il faut trouver des moyens de financer nos émissions, même celles qui sont porteuses de message, mais est-ce trop demander que ces opérations mercantiles nécessaires adhèrent à un minimum de cohérence et de respect pour le propos? On s’attend à plus de créativité, d’intelligence et de considération du public de la part de ceux qui accomplissent cette ingrate tâche.

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