Le concept d’appropriation culturelle s’avère utile pour illustrer l’arrogance – ou l’inconscience – avec laquelle des membres d’un groupe dominant s’approprient sans vergogne les codes culturels et/ou spirituels d’un groupe opprimé, de manière caricaturale, et le plus souvent sans que le crédit ne soit attribué. L’actrice Amandla Stenberg a brillamment exposé comment, par exemple, les tresses africaines portées par des blancs sont une forme d’appropriation culturelle. La coiffe autochtone utilisée pour conférer un caractère exotique à quelqu’un qui, d’ordinaire, se contrefout des enjeux touchant les populations autochtones, en est un autre.

L’apparition de ce concept dans les cercles de discussion progressistes à tendance postcoloniale a ouvert une véritable boîte de pandore. Du côté d’une certaine gauche progressiste, on se penche sur les différents cas possibles d’appropriation culturelle, dans une sorte de conscience de soi exacerbée qui ressemble plus à un réflexe d’appliquer en bon élève une notion apprise qu’à une véritable sensibilité à l’autre.

Dans un groupe Facebook d’étudiants d’Oxford qui se disent féministes et intersectionnels, une membre a récemment demandé si elle pouvait porter des lunettes sans prescription, ou s’il s’agissait d’appropriation culturelle. On lui aurait répondu qu’en effet, puisque les personnes portant des lunettes ont déjà fait l’objet de persécutions et que les malvoyants ne peuvent pas, comme elle, décider un jour de porter des lunettes et de s’en défaire le lendemain, valait mieux renoncer à ce caprice de style.

Plus récemment, l’annulation pour causes d’appropriation culturelle d’un cours de yoga offert gratuitement à des étudiants handicapés de l’Université d’Ottawa a suscité rires, ires et malaises. Devant cette application pointilleuse du concept d’appropriation culturelle, on est tentés de se demander: qui s’approprie le concept d’appropriation culturelle? Au nom et au bénéfice de qui? Force est de reconnaître, à tout le moins, que le concept mériterait d’être clarifié, balisé, ou à tout le moins, discuté.

Évidemment, du côté d’une droite réactionnaire, et même chez plusieurs tenants du progressisme, on se régale de cette vigilance excessive qui, à première vue, invalide les fondements du concept d’appropriation culturelle tout en démontrant que la culture de la rectitude politique va trop loin. On met tout ça sur le dos des «guerriers de la justice sociale» (social justice warriors) qui dirigeraient présentement le monde en critiquant le discours dominant, une critique inévitablement associée à la censure.

Sur papier, si on en pousse la logique, le yoga correspond en tous points au principe d’appropriation culturelle: il s’agit d’une pratique spirituelle, issue d’un peuple colonisé, que s’est appropriée un groupe dominant, en en caricaturant les traits «exotiques» et en ne conservant que ce qui convient au mode de vie occidental, tout en générant une industrie valant des milliards de dollars profitant à une poignée de privilégiés. Dans les faits, la question n’est pas si simple.

À qui appartient réellement le yoga? Certainement pas à Bikram Choudhury, ce gourou accusé de viol qui a réussi à déposer commercialement 26 poses de yoga sous l’appellation Bikram. On s’entend là-dessus. Mais c’est plus complexe que ça encore. Aux États-Unis, un groupe hindouiste a lancé en 2008 la campagne Take yoga back, dont l’objectif était de rappeler aux Américains les racines hindous de cette pratique ancestrale. C’est au nom de cette campagne que certains ont commencé à parler d’appropriation culturelle. Mais la légitimité de ce groupe, qualifié de lobby nationaliste par Deepak Chopra, est aussi contestée, notamment par des historiens des religions selon qui le yoga tirerait ses origines de la culture védique, bien avant l’hindouisme. Avant de crier à l’appropriation culturelle, encore faudrait-il savoir qui s’approprie quoi de qui.

La question de l’appropriation culturelle pose forcément celle de la propriété. Si l’on accepte de reconnaître une certaine forme d’appropriation culturelle, par quelle autorité pouvons-nous en rejeter une autre si, par définition, ceux qui usurpent les cultures de groupes opprimés ne s’en rendent pas forcément compte? Chaque fois qu’une forme d’appropriation culturelle a été dénoncée, on a d’abord ridiculisé les fondements de cette dénonciation avant d’en reconnaître la valeur. Ce fut le cas lorsque l’Igloofest 2013 a été accusé de s’approprier la culture autochtone après avoir utilisé un guerrier autochtone dans sa promotion. Deux ans plus tard, on ne se formalise plus que le festival Osheaga interdise le port des coiffes autochtones, et on comprend que les logos de formations sportives telles que les Indians ou les Redskins puissent être considérés racistes.

Est-ce que cela signifie que nous devrons bientôt renoncer à manger du spaghetti, à porter des kimonos ou à écouter du rap? Le cas échéant, le concept d’appropriation culturelle perdra-t-il des défenseurs, à force de vouloir élargir ses frontières? Aujourd’hui, plusieurs adeptes du yoga eux-mêmes sensibles au phénomène d’appropriation culturelle sont placés dans une posture plus inconfortable que celle du chien tête en bas: celle de la dissonance cognitive. Comment accepter que des étirements accompagnés de méditation leur procurent un bien-être en même temps que cela tourne en dérision la pratique spirituelle d’un groupe opprimé?

Personne ne voudrait se départir du yoga, pas plus que de toutes ces autres manifestations culturelles qui enrichissent quotidiennement nos vies. Est-ce que la reconnaissance d’une appropriation culturelle requiert nécessairement que l’on interdise certaines pratiques? Si on ne peut plus faire comme si l’appropriation culturelle n’existait pas, on doit maintenant se pencher sur les moyens que nous pouvons prendre pour en reconnaître l’existence sans mettre de côté les bienfaits du métissage. On peut commencer, par exemple, en reconnaissant l’absurdité que constitue le fait d’aller se prélasser dans un cours de yoga avec pour seul apport en retour au peuple indien, les vêtements fabriqués par des enfants que l’on porte sur le dos.

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