Mario Beauregard/Métro Richard Bergeron et Denis Coderre

Au cours des quatre dernières années, plusieurs élus issus des différentes oppositions ont décidé de rejoindre le parti du maire de Montréal, Denis Coderre. Ce choix s’est-il avéré payant, monétairement parlant, pour ces conseillers? Si la majorité a vu leurs revenus nettement grimper, ouvrant la porte à de vives critiques de ces oppositions, ce n’est pas forcément le cas de tout le monde.

Si tous les élus ont le même salaire de base en fonction de leur titre, ils obtiennent également des revenus supplémentaires selon les rôles qu’ils cumulent à l’Hôtel de Ville, notamment en rejoignant des commissions permanentes. Ces nominations sont laissées à la discrétion du maire de Montréal et font régulièrement grincer quelques dents du côté des oppositions municipales.

Dernier exemple en date: la décision de la conseillère de Villeray, Elsie Lefebvre, de rejoindre les rangs du parti de M. Coderre. Un choix décrié par des élus qui ont dénoncé à Métro, mais loin des micros, «le choix de l’argent» au détriment «des valeurs». Au cours des quatre dernières années, l’ex-députée péquiste n’a cessé de grimper dans la hiérarchie municipale, même si elle ne s’est pas présentée avec Équipe Coderre il y a quatre ans. Quelques jours après son élection avec Coalition Montréal, en 2013, Elsie Lefebvre a été nommée conseillère associée au comité exécutif, puis présidente d’une commission sur l’environnement.

En juin dernier, l’élue de 38 ans est devenue indépendante et disait réfléchir à son avenir politique. Fortement sollicitée par différents partis, Elsie Lefebvre s’est alors vue offrir pendant ce même mois, par le maire Coderre, le poste de vice-présidente de la Société de transport de Montréal (STM) [avec une rémunération annuelle fixée à 27 632$ en 2016]. Elle a accepté de le suivre, quelques semaines plus tard, pour les élections d’automne.

Connu pour son franc-parler, Sterling Downey, interrogé par Métro après cette nomination, adressait alors une pique à l’ex-député libéral. «Denis Coderre n’est pas l’homme de la situation, il est l’homme des subventions», ironisait le conseiller de Verdun.

«Je suis une jeune femme progressiste et je dédie ma vie au bien commun, se défend la principale intéressée, qui s’est également vu proposer de briguer, avec Projet Montréal, la mairie de Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension. C’est pas une question de salaire. Ce qui me motive dans la vie, c’est faire avancer des dossiers en faveur de l’environnement et des familles et pour lesquels je milite depuis toujours.»

Salaire en baisse pour Marc-André Gadoury
Elsie Lefebvre n’est pas la première membre d’une opposition à rejoindre le pouvoir en place. Fondateur de Projet Montréal, Richard Bergeron a quitté son parti pour devenir indépendant en octobre 2014. Le mois suivant, Denis Coderre lui a ouvert les portes du comité exécutif [42 181$ par an], avant différentes nominations. Résultat: son salaire a encore bondi de 16% l’an passé et il a officiellement acté son arrivée auprès de la majorité l’automne dernier.

Élus en 2013 avec Coalition Montréal, Réal Ménard et Russell Copeman ont quant à eux, dans la cadre d’un accord politique, rejoint le comité exécutif dès les premières heures de l’administration Coderre, avant de quitter leur formation et de rejoindre celle du maire il y a quelques mois. Également maires d’arrondissement, ils pointaient, à la fin de l’année 2016, au 2e et 11e rang des élus montréalais les mieux rémunérés [sur 103].

En 2014, Lorraine Pagé, élue l’année précédente avec Vrai changement pour Montréal (VCPM), touchait moins de 58 000$. Choisie ensuite pour présider la commission sur l’inspecteur général, l’ex-syndicaliste est devenue indépendante fin 2015. En 2016, ses revenus avaient grimpé de 13 000$. Elle vient d’annoncer sa candidature dans Ahuntsic-Cartierville sous les couleurs d’Équipe Coderre.

Cette hausse de salaire n’a cependant pas bénéficié à tous ceux qui ont rejoint le maire Coderre. Après avoir quitté Projet Montréal en 2015, les conseillers de Rosemont–La Petite-Patrie, Erika Duchesne et Marc-André Gadoury, n’ont pas vu pour l’instant leurs revenus augmenter. Pire, ce dernier, qui a obtenu le poste de responsable du dossier des vélos au sein de l’administration Coderre sans avantage monétaire à court terme, a même perdu près de 5000$ en 2016, en abandonnant notamment son poste de leader de l’opposition.

«J’ai rejoint M. Coderre, car je voulais contribuer à la Ville de Montréal et c’est ce que j’ai fait. Aujourd’hui, je fais moins d’argent, mais je suis plus heureux parce que je réalise, pour les Montréalais, de vraies avancées.» – Marc-André Gadoury

Des refus coûteux
Deux personnes ont en revanche refusé de se joindre à Denis Coderre, avec des conséquences sur leur fiche de paye. Alors chef de Coalition Montréal, Benoit Dorais avait été nommé, début 2016, président du conseil d’agglomération (11 120$). Devenu indépendant quelques mois plus tard, le maire du Sud-Ouest, un temps proche du parti de la majorité, a finalement opté, en mai, pour Projet Montréal. Denis Coderre l’a rapidement destitué de son poste, en précisant qu’un membre de l’opposition officielle [Richard Ryan] faisait déjà partie de cette instance.

Vice-président de la STM durant 16 ans, Marvin Rotrand a quant à lui souhaité conserver le chefferie de Coalition Montréal, malgré des proposition du parti du maire de Montréal. «Des gens de son entourage ont tenté de me convaincre, mais rester avec Coalition me convenait», raconte-t-il. En juin, Denis Coderre l’a finalement remercié, indiquant ne pas vouloir le chef d’une opposition dans un poste de porte-parole de l’administration. Son salaire annuel a été amputé d’environ 30 000$.

«L’argent déforme la qualité des débats au conseil municipal. Aucun élu d’Équipe Coderre n’exprime une dissidence. Comment des adultes peuvent toujours, à 100%, être d’accord constamment? C’est impossible.» – Marvin Rotrand, chef de Coalition Montréal

Remonté contre cette décision, Projet Montréal, par la voix de François Limoges, avait alors comparé Denis Coderre à «un seigneur féodal qui peut donner et reprendre».

Experte en gestion municipale, Danielle Pillette y voit «un levier qui n’est pas négligeable». «Le maire, depuis son arrivée, a toujours cherché à avoir la majorité, analyse cette professeure en études urbaines de l’UQÀM. Mais même sous le maire Tremblay, des nominations pour des motifs politiques, afin de s’attirer un vote, ont déjà existé. Mais c’est sûr, à Montréal, il y a beaucoup de possibilités pour arrondir, vraiment, sa rémunération.»

Refonte souhaitée
Marvin Rotrand milite à présent pour une refonte du système salarial des élus. Son idée? Un salaire de base plus élevé [un conseiller municipal gagne 53 469$] et moins dépendant des nominations.

«Est-ce normal que des élus comme [Marc-André] Gadoury ou [Richard] Bergeron, très critiques par le passé, deviennent complètement invisibles maintenant, interroge le conseiller de Snowdon. Je suis fatigué des gens qui viennent me voir, après un conseil, pour me dire «on est d’accord avec toi, mais on est obligé de suivre la ligne du parti». Ça ne va pas dans l’intérêt public.»

Une solution qu’approuve Danielle Pillette, mais qui serait impossible à mettre en œuvre. «Ce serait une bonne idée, mais il y a beaucoup trop d’élus, reprend-elle. Le danger pour la démocratie, c’est cette structure actuelle, aussi décentralisée. Avec moins d’arrondissements, moins d’élus et moins de commissions, il y aurait moins de tentations.»

«C’est sûr, l’argent est un facteur motivant pour bien du monde et on est tous vulnérables à ce genre d’influence», reconnait Justine McIntyre, chef de Vrai changement pour Montréal (VCPM). Celle-ci «déplore» ces nominations aux allures «de félicitations», au détriment «des qualités». «C’est un jeu politique et le maire utilise son poste pour récompenser ou punir des élus, détaille-t-elle. Benoit Dorais a été compétent pour diriger le conseil d’agglomération. Il n’a pas changé, il a gardé toutes ses qualités, mais on l’a exclu.»

«Au conseil municipal, tous les élus devraient pouvoir se lever, donner des arguments pour convaincre ses collègues. Mais au contraire, ils n’ont pas de liberté de vote et ce système est injuste.» – Justine McIntyre, chef de Vrai changement.

Projet Montréal reproche de son côté à Denis Coderre «d’avoir ramené beaucoup de partisanerie à l’hôtel de ville». «Denis Coderre fait, depuis ses débuts, de la politique de la même manière», regrette Valérie Plante, chef de l’opposition et candidate à la mairie. Elle voit son adversaire comme «l’homme des bonbons». «Il a besoin de montrer qui est le patron, ajoute-elle. Quand Denis Coderre décide, tout le monde suit. Il se sert de sa posture, avec sa capacité de donner et de retirer pour s’assurer une allégeance et une majorité.»

Le cabinet du maire de Montréal n’a pas souhaité réagir. Ce dernier souligne malgré tout que deux des onze commissions permanentes sont actuellement dirigées par Projet Montréal. À noter également que Denis Coderre avait nommé, quelques jours après son élection, son adversaire Marcel Côté au titre de conseiller au président du comité exécutif. Celui-ci, avant son décès quelques mois plus tard, touchait un salaire symbolique de 1$ par année.

***

Portrait du dernier conseil municipal (21 août 2017)

Équipe Coderre : 36 élus (27 en 2013)
Projet Montréal : 19 élus (20)
Vrai changement : 2 (4)
Coalition Montréal : 1 (6)
Indépendants : 7 (8)

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